Stanisław Latek à propos des tournages… et de l’image de Kieślowski (2021)

Dans un article paru en avril 2021 sur le blog <Kieślowski.art.pl>, Stanisław Latek, assistant personnel de Krzysztof Kieślowski depuis La Double vie de Véronique jusqu’à la mort du réalisateur, commente quelques éléments des tournages de La Double vie… et de Bleu et le livre de Katarzyna Surmiak-Domańska sur Kieślowski, paru en 2018. Plus sur ce texte, la réaction de l’auteure, et la réponse de Stanisław Latek.

Photo : Stanisław Latek (premier plan à droite) sur le tournage de “Blanc”. Photo © Claude Lenoir, merci.

Cette article fait suite à un autre de 2020, qui réagissait à la publication du portrait de Kieślowski par Katarzyna Surmiak-Domańska [NDLR: Kieślowski, Zbliżenie par Katarzyna Surmiak-Domańska, que l’on pourrait traduire par “Gros plan”, Wydawnictwo Agora, sept. 2018]. Portrait dont Stan Latek conteste plusieurs points ainsi que la mise en scène ou l’absence de certains témoignages pour donner une image plus juste du réalisateur. Ceux qui veulent se faire opinion devront lire ces deux articles… et le livre en question (l’ensemble en polonais dans le texte !).

Pełne zbliżenie, lire l’article (04/2021)

Longue nuit à l’hôpital…

Latek revient ici, notamment, sur le tournage de Trois couleurs : Bleu, et plus précisément sur la nuit de travail particulièrement longue, du 9 au 10 septembre, dans l’aile déjà abandonnée d’un hôpital près de Paris [NDLR : en grande banlieue sud, cf.image © a.martin]. L’occasion d’expliquer son point de vue sur les rapports de force entre le cinéaste, le directeur de production Yvon Crenn et lui-même, Stanisław Latek, assistant donc… go-between !

Il témoigne aussi du cachet modeste que Kieślowski a demandé pour la réalisation des Trois couleurs, dans le même temps qu’il négociait des contrats beaucoup plus élevés pour ses chefs-opérateurs, notamment Sławomir Idziak. Quant à Juliette Binoche qui avait été enrôlée à un tarif qui ne la satisfaisait pas totalement, Stanisław explique comment son agent s’est rattrapé en vendant à prix d’or les quelques secondes d’apparition de Julie dans la scène du tribunal de Blanc, Kieślowski pouvant argumenter que sa présence était indispensable pour la cohérence scénaristique des Trois couleurs… « quoi qu’il en coûte », comme on dirait aujourd’hui !

Kartmitz sur le tournage de La Double vie de Véronique

Stan Latek conteste aussi les commentaires parfois rapportés, selon lesquels Kieślowski aurait abandonné le cinéma par peur de commencer à perdre des spectateurs avec ses derniers films. Pour Stan, au contraire, le génie créatif de Kieślowski ne s’est jamais tari.
L’ancien assistant revient aussi sur l’apparition de Marin Karmitz (producteur déjà en affaires avec Kieślowski pour les films suivants Bleu, Blanc et Rouge] sur le tournage à Saint-Lazare de La Double vie de Véronique, un Karmitz prêt à mettre la main à la pâte, et qui s’amusait apparemment de retrouver l’esprit Nouvelle Vague dans ce tournage assez léger, caméra à l’épaule, dans une circulation qu’on avait pas pu couper pour le film [NDLR : il s’agit de la rue d’Amsterdam, un axe rouge, une artère vitale en terme de sécurité, pour laquelle il avait fallu parlementer avec le responsable des tournages de la SNCF].

Un premier article en 2020 sur Kieślowski, Zbliżenie

L’article paru en mars 2020 commentait également le livre de Katarzyna Surmiak-Domańska. Pour Stan Latek, cette biographie « déforme clairement le personnage du réalisateur » ; il estime que les 600 pages ont été composées à partir de beaucoup de rumeurs et d’anecdotes, de reprises de témoignages. Pour résumer, il manque à ce livre, pour lui, des « preuves du talent [de Kieślowski] ».

Stan pense que l’auteure « dépeint de manière caricaturale » sa collaboration avec le réalisateur et veut également clarifier son propre rôle d’assistant, loin de l’image donnée du type « courant sur le plateau » et «  faisant des signes étranges avec les pouces » au réalisateur. Pas plus que « dénonciateur ».
Stan Latek explique que si Krzysztof et lui communiquaient « à distance avec nos yeux et convenions de gestes », c’est essentiellement pour des raisons de compréhension des langues : d’une part, Kieślowski comprenait mal le français (rappelons qu’ils ont collaborés sur La Double vie de Véronique et les Trois couleurs) ; d’autre part « L’assistant français [NDLR : Emmanuel Finkiel] était un très bon assistant mais il connaissait assez mal l’anglais », langue utilisée par une bonne partie de l’équipe pluri-nationale ; enfin, le traducteur officiel [NDLR : Roman Gren] n’avait pas d’expérience du métier du cinéma. Stan ajoute que les deux producteurs ont compris et adopté ce système de l’assistant personnel, qui apportait un certain confort à Kieślowski pour les tournages. Il se défend aussi d’avoir bloqué l’accès au réalisateur, ayant au contraire plutôt servi d’intermédiaire par moment avec la presse ou des collaborateurs de tous les échelons, alors que c’est plutôt la célébrité du cinéaste et la production elle-même qui verrouillait certains contacts.


visuel © Wydawnictwo Agora

Le retour de Katarzyna Surmiak-Domańska…

L’auteure, sollicitée à propos de ces deux textes, nous éclaire.
Elle pense que « les objections [de M. Latek] ne sont point essentielles mais du registre de l’émotion. Déçu par l’image que certains de mes protagonistes donnent de lui, M. Latek tente de discréditer tout mon livre en l’appelant un ensemble de rumeurs. C’est très facile. Il m’est impossible de discuter avec une telle attitude

… et la réponse de Stan Latek

Fin juillet, Stanisław Latek nous communiquait sa réponse :

« Katarzyna Surmiak Domanska me reproche d’être guidé par mes émotions dans ma critique de la biographie de Kieślowski dont elle est l’auteure. Il est vrai que certains passages de son Gros plan me vexent, tellement ils déforment et amoindrissent l’image du réalisateur. 

Mais mes deux textes Gros plan complet et Gros plan complet suite commentent de manière spécifique certains propos de l’auteure. Cependant, dans sa réponse, l’auteure ne se réfère à aucun de ces commentaires et n’essaie pas de les démentir, en préférant se cacher derrière le prétexte qu’un argument qui porte la trace de l’émotion de son auteur ne mérite pas d’être discuté. 

Mais comment ne pas s’insurger contre la suggestion que Kieślowski éprouvait des difficultés à s’adapter en France, notamment parce qu’il n’était pas originaire de Varsovie, mais d’une ville provinciale de Pologne ? Ce faux problème soulevé dans Gros plan est complètement incompréhensible. En effet, l’attribution d’origines provinciales à quelqu’un n’a nulle part, ni en France, ni ailleurs en Europe, une connotation aussi péjorative qu’en Pologne.

Cela prouve que l’auteure ne comprend pas du tout la personnalité de Kieślowski. L’acceptation du réalisateur en France s’est faite d’une manière tout à fait naturelle, presque automatique, comme cela a été le cas à travers les âges pour tout créateur qui a fasciné les Français. Ainsi, les références et comparaisons de l’auteure au fameux plombier polonais ou à Jerzy Skolimowski sont complètement déplacées.

Au lieu de faire une litanie des autres passages discutables de l’auteure, et, à travers les 600 pages du livre, ils sont nombreux, je préfère évoquer l’opinion de Stanislaw Zawislinski, l’auteur de plusieurs livres importants sur Kieślowski et surtout d’une excellente l’interview–fleuve du réalisateur. 

Zawislinski récapitule Gros plan comme suit (selon ma propre traduction du polonais au français) :
Cet ouvrage est un exemple de « journalisme créatif », composé de nombreuses informations, rumeurs et anecdotes non vérifiées, qui s’appuie sur la mémoire boiteuse des interlocuteurs en amoindrissant et diminuant ainsi le créateur du «Hasard». L’auteure fait de lui un homme tellement ordinaire […], que tous ceux qui l’apprécient peinent à reconnaître dans ce portrait la source de sa grandeur et de l’importance de son œuvre.”

Zawislinski arrive donc aux mêmes conclusions que moi. Mme Surmiak-Domanska accusera-t-elle également l’un des plus grands spécialistes de l’œuvre du réalisateur d’être guidé par les émotions ? »
[fin de citation]

Le débat reste donc ouvert, et comme nous le précisions déjà, pour ceux qui auront lu, en
Lien sur le livre ici (avec quelques visuels des pages) :
Kieslowski Zblizenie chez Empik

Un second article…

Bien d’autres commentaires et révélations vous attendent dans l’article de Stan Latek : son rôle dans la fourniture d’images d’archives pour Bleu, les suggestions que Kieślowski lui demandait sur « la réalité française » [NDLR : Stan a vécu pendant des années entre Paris et Montréal et connaît bien la France], etc.
Ce premier texte complet de 2020 est à lire ici :

Pełne zbliżenie, lire l’article (03/2020)

Bonnes lectures !

[ a. martin, mai 2021 ]
Pełne zbliżenie, lire l’article (04/2021)
Notre article sur le livre de Katarzyna Surmiak-Domańska