Zbigniew Preisner : interview avant un concert (2008)

Avant de diriger un grand concert au Grand Rex, le 19 mars 2008, Zbigniew Preisner avait bien voulu nous accorder une interview, l’après-midi même…

[ Preisner, en concert le soir même, ce 19 mars 2008 – © alain.martin ]
Nous parlons tout d’abord du concert du soir. Zbigniew Preisner est plutôt content du résultat de la composition et des différents concerts depuis Athènes et Londres l’année précédente (même si, évidemment, il n’est jamais satisfait à 100 %).
Je lui pose d’autant plus la question que, en 2006, il cherchait encore les voix, jugeait parfois difficile de travailler avec les musiciens polonais. Mais, il semble que l’équilibre soit trouvé, avec un orchestre vraiment européen : Polonais, Anglais, Suédois, Allemands, Français, une « Ibère », Teresa Salgueiro, etc. Puis nous abordons une fois de plus Kieślowski : Zbigniew ne veut pas rester sur une image figé, le temps est passé, il a abordé d’autres projets, d’autres collaborations. Mais, tout de même…[…] Alain Martin : Vous aviez réfléchi à une composition pour la musique de la nouvelle « Trilogie » ?
Zbigniew Preisner : Non, parce que ça ne se passe pas comme cela. Si Krzysztof avait donné des éléments à tout le monde, alors OK. Mais on ne peut pas, ainsi, greffer un jeune réalisateur, un compositeur… et « refaire » du Kieślowski. Nous travaillions ensemble.
Les collaborateurs de Piesiewicz m’ont demandé si je pouvais écrire une musique, et j’ai dit non. Je ne voudrais pas me trouver dans cette situation où, sans [Kieślowski], on écrit un scénario, on compose une musique, on trouve un réalisateur, etc. La musique était complètement calée avec lui.AM. Avez-vous travaillé de manière différente sur Sans Fin, Le Décalogue, les Trois couleurs ?…
ZP. A mon avis, la meilleure musique que j’ai composée pour lui c’est celle de Sans fin, parce que c’était quelque chose d' »organique », que tout le monde peut comprendre. Ensuite, les musiques accompagnaient des films qui parlaient de la musique. Mais celles plus en profondeur, plus fondées, et qui jouent peut-être un rôle plus important dans le film, ce sont celles de Sans fin. C’était vraiment une création, un peu comme au théâtre.[…] AM. Et avec les autres réalisateurs, en quoi le travail est-il différent ?
ZP. C’est comme quand vous changez de restaurant : bien sûr, il faut changer !…

AM. Mais il y avait tout de même une amitié, un lien fort entre Kieślowski et vous…
ZP. [Oui mais] je ne cherche pas à la reproduire. Quand c’est un morceau de votre vie… Et puis il y a la barrière de la langue, de la culture : avec Krzysztof, on communiquait sans mot…
Et aussi, les temps changent : la profession de compositeur de musique de film va presque disparaître ! Finalement, il y a toujours de plus en plus de choses à faire, avec moins de temps, des limites, un budget plus bas, de plus en plus bas. Ce n’est pas possible. Peut-être pas pour tout le monde, mais quand on travaille avec des gens comme Nino Rotta, Fellini…
C’est surtout un problème de goût des réalisateurs, qui préfèrent acheter quelque chose qui existe, de formaté : c’est moins, plus rapide, tout de suite prêt… J’ai parlé à un compositeur qui avait acheté ma musique [NDLR: Won-Kar-Wai a utilisé un extrait de Tu ne tueras point pour 2046], et je lui ai dit à Cannes : « mais pourquoi tu ne m’as pas demandé ?! »…
Dans les films américains comme Day after Tomorrow ou Troie… j’ai l’impression que les musiques sont interchangeables ! La musique s’écoule du début jusqu’à la fin. Parfois, vous savez, les spaghettis… c’est mieux sans la sauce !… Quand il y a trop de sauce, c’est pénible !

Nous parlons encore et, sans que tout soit dit, je comprends mieux, peut-être, et avec le recul, les affinités qui ont pu lier les deux personnalités : Kieślowski et Preisner, une exigence morale et de travail, un investissement total et puis de temps en temps l’envie d’arrêter pour aller skier et de couper du bois… « Ma vie est tout ce que j’ai » reconnaissait Kieslowski, après des tournages éprouvants. « La vie est courte », lance Zbigniew Preisner au détour d’une réponse, et on ne peut que penser aux paroles de Krzysztof Piesiewicz pour le dernier album de Preisner et la première partie du concert : « [qu’est-ce qu’il nous reste, finalement ?] Silence, Night and Dreams ! » Zbigniew se caractérise aussi par une certaine sobriété de paroles, qui se manifeste par des réponses courtes aux interviews, autre point commun !
Malgré tout, je lui demande, pour conclure l’entretien, quel souvenir lui revient en premier de Kieślowski :
ZP : « Tout, je me souviens de tout ! Quand nous étions ici, à Paris, à parler des nouveaux projets qu’il voulait faire ici et en Pologne, avec un financement international sans toucher à l’argent polonais. Tout : les vacances passées ensemble, la vie, les goûts… C’est peut-être aussi une explication de pourquoi nous nous sommes rencontrés tous les trois [NDLR: Kieślowski, Piesiewicz et Preisner] : nous avions les mêmes goûts, la même distance pour la vie publique, les interviews, les célébrations officielles… : la vie pour les autres, la présentation des films, c’est la vie artificielle. Et Kieślowski, n’était pas quelqu’un qui voulait profiter de sa carrière et de son public… »

Merci !

NB: d’autres réponses figurent dans les propos recueillis pour Kieślowski, l’autre regard.
Le concert Preisner de 2008
Notre entretien en 2006 avec Preisner

« Il faut quelque chose qui élève. La crise mondiale trouve son origine dans le manque de culture. »

[am, 20/03/2008 + 17/08/2019]
[ Merci encore à Zbigniew Preisner, qui, juste après l’interview, rejoignait le Grand Rex pour la répétition du 19 mars  et à Laurence Aston ]