Zbigniew Preisner : interview à Paris (2006)

En janvier 2006, Zbigniew Preisner était à Paris lors du relancement des DVD des musiques de film pour Kieślowski. L’occasion d’une interview dans les locaux de MK2, et même d’une photo avec la boule magique !

[ Preisner retrouve avec émotion la boule magique – © alain.martin ]

« Qu’est-ce que c’est ? “La Choriste” ? » Zbigniew Preisner reconnaît et prend la copie du scénario de tournage de ce qui deviendra La Double vie de Véronique. Et il rappelle que l’histoire de Weronika est la suite développée d’un épisode du Décalogue 9 de Kieslowski, l’histoire d’une chanteuse cardiaque, Ola, qui aime peut-être plus sa vie que le chant (mais sa mère veut qu’elle chante). Elle a déjà à son répertoire du Van den Budenmayer * ; autant dire du Preisner…

« Honnêtement, au bout de 17 ans, je ne me souviens de presque rien… »

Plus exactement quinze : mais doit-on croire Zbigniew Preisner ? Il assure qu’il n’a pas revu le film depuis Cannes : « quand le film était sorti, je n’ai pas regardé, je ne suis pas masochiste ! ». Ce qui ne l’empêche pas d’accueillir la sortie du dvd avec chaleur.
Une ombre au tableau ? Comme la société TOR [NDLR: la production polonaise] dont les représentants se sont montrés affectés par le procès qui pendant des années a privé les spectateurs de la version originale franco-polonaise, Zbigniew évoque une autre action en justice qui concernait la musique elle-même. « Il y a eu des millions de disques ! J’ai pris un avocat de la Sacem, j’ai pu récupérer une grande somme d’argent, et ensuite le master. »
Il conclut, toujours philosophe : « S’il n’y a pas de succès, il n’y a pas de problème… » Et… pour la Double Vie…, il reconnaît qu’il y a eu un vrai succès.
Parmi les compositions de Preisner, La Double Vie de Véronique est de celles qui a le plus touché le grand public. « C’est un chef d’œuvre ! », s’exclamait spontanément devant nous en novembre dernier, à Varsovie, Irena Strzałkowska de TOR Studio Filmowe (elle a sa propre collection de musique de film, éclectique !).

Nie wiem, nie wiem**!

Cette musique, comment a-t-elle été écrite ? « Quand j’ai reçu le scénario à propos du concert, il n’y avait rien : il y a juste une phrase » [il reprend le scenario, l’ouvre et… tombe pile sur la page !] « Véronique qui chante. C’est tout… Le concert. Alors, j’ai demandé : “Krzysztof, Ok… mais, qu’est-ce qu’elle chante ?” Il m’a répondu : “je ne sais pas”. Et moi : “Combien de minutes ?” “je ne sais pas”. etc. “OK, qu’est-ce que je dois faire, alors ?” “TOUT !” »
Comme tant d’autres, Zbigniew pense qu’à ce niveau de confiance, chaque collaborateur donnait le meilleur : « c’est ça, être créatif ». Il insiste sur le niveau « des bons collaborateurs comme Piesiewicz, Idziak… » qui aident le film à s’envoler « très haut ». Quant aux discussions du début, il les garde en mémoire pour la suite, quand il est confronté à certains problèmes : il sait alors quelles relations sont impliquées, ce qui facilite son travail. Et parfois, « la musique joue le rôle principal » et devient « vraiment “un personnage” dans ce film ».

Un des premiers succès musicaux sur CD

La musique de Zbigniew Preisner, souvent qualifiée d’“inoubliable”, qu’on entendait le soir en boucle par les fenêtres ouvertes, l’été 91, comment a-t-elle connu ce succès, rapidement disque d’or ?

« Une chance, un hasard… »

C’est le compositeur qui a insisté pour sortir le disque – la durée de 25 minutes ne motivait pas les producteurs-. Sur CD, support relativement nouveau, et l’un des premiers grands succès en volume de ventes ! « 6 ou 7 fois en première place, j’ai encore un Studio magazine de l’époque… Mais si on l’avait fait six mois avant… ».
(Nous évoquons d’autres innovations ou prouesses sonores du film : un des premiers dont la bande son était vraiment conçue en stéréo, le mixage de l’orchestre en 24 pistes, etc. )
Cette musique est donc arrivée au bon moment. Zbigniew nous parle de « hasard métaphysique… heureux ». Exactement comme pour la rencontre des deux Krzysztof : Kieslowski, croisé au cabaret politique Piwnica pod Baranami, au cœur de Cracovie, sur la place même où Weronika rencontre Véronique pendant une manifestation. Et Krzysztof Piesiewicz, le co-scénariste, également depuis Sans fin. Un fameux quatuor polonais, si l’on ajoute Sławomir Idziak, le chef-opérateur ; ensemble, ils se passionneront pour de longues conversations, dès la conception des films…

Une suite de « hasards métaphysiques »

Hasard encore pour le choix d’Irène Jacob, évoquée dans un dîner avec Louis Malle où Kieślowski aurait lancé : « tu te souviens de la comédienne qui a joué dans Au revoir les enfants le professeur de musique ? ». Zbigniew note que, lors de la première rencontre avec la comédienne, « Irenka arrive et elle commence : “Dzien dobry, etc.” Elle parlait déjà polonais ! » Elle apprendra ensuite et dira toutes les répliques du film (Pour Anna Gornostaj, qui assura le doublage de la partie parlée, son polonais était bon, mais il restait un problème d’intonation). Zbigniew confirme: pour le doublage, « Krzysztof a essayé pas mal de voix de femmes… ».
Début 2006, le musicien cherche encore une voix pour boucler son projet Silence, Night & Dreams. Il a achevé il y a quelques temps l’album avec David Gilmour (de Pink Floyd), va enchaîner sur un film en Australie, d’après Dostoïevski. Quand il dit « je suis en retraite », il faut comprendre qu’il s’est accordé quelques jours de ski, mais que les projets ne manquent pas…

« Il faut quelque chose qui nous élève ! »

Preisner s’interroge, comme beaucoup de Polonais, sur les changements survenus dans son pays [NDLR : rappel, nous sommes en 2008] . Dans la Pologne communiste, il n’y avait que deux chaînes de TV et de radio, et on lisait plus : « j’ai l’impression que la jeunesse de l’époque se formait à la littérature russe et française, romantique aussi. L’âme polonaise à une autre sensibilité… il y a quelque chose d’original non seulement dans le cinéma mais aussi le théâtre avec Kantor, etc. le cabaret où je jouais à Cracovie, le Vieux Théâtre, Wajda, etc. : c’était fantastique, incroyable ! » Il pense que maintenant, c’est comme en France, même pire : « tout le monde cherche un travail, une carrière… Avant on pensait art et cinéma. » Et il se met à songer que « la disparition de cette culture, ça va très mal se terminer. Il faut quelque chose qui élève. La crise mondiale trouve son origine dans le manque de culture. »

Nous parlons encore de l’appartement de Kieślowski à Paris, de cette photo prise au cimetière de Montparnasse avec Krzysztof, de la santé du cinéaste, affectée par son travail ; Zbigniew mesure la lourdeur de la tâche pour le cinéaste : « Entre 1987 et 1994, nous avons fait ensemble 17 films ! »

Comment conclure un tel entretien sans sortir la boule magique -précieusement emballée- de mon sac ? Une fois de plus, les yeux brillent, les sourires animent les visages de Zbigniew et Ewa, la traductrice. Cette fois, j’ai pris soin d’emmener aussi une version molle de la boule que le musicien fait tout naturellement rebondir dans la salle de réunion de mk2. Comme Idziak à Clermont-Ferrand, comme Weronika dans la lumière dorée, un peu avant la répétition…

* le compositeur imaginé par Preisner et Kieslowski : critiques et publics ont fini par croire qu’il existait vraiment…
** “Je ne sais pas… je ne sais pas” en polonais.
NB: d’autres réponses figurent dans les propos recueillis pour Kieślowski, l’autre regard.
Notre entretien en 2008 avec Preisner

« Il faut quelque chose qui élève. La crise mondiale trouve son origine dans le manque de culture. »

[am, 01/2006 + 17/08/2019]
[ Merci  à Zbigniew Preisner ]