Sladem Czerwonego | Sur les traces de Rouge (croisements)

Suite de la présentation à Sokołowsko, le 10 septembre 2016, dans le cadre de l’Hommage à Kieślowski : les croisements dans Trois CouleursRouge (Czerwony).

Photos de la présentation d’Alain Martin © Martyna Benedyka, merci.
Photos utilisées pour la présentation : MK2 (photogrammes), collection Claude Lenoir (photos de repérages et tournage) et DR.
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Repérages : l’importance de la topographie et des volumes pour la cohérence du film, le travail de préparation, l’utilisation de la caméra sur grue ;
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Communication : un thème très présent dans l’œuvre de Kieślowski et dans Rouge ;
  • Croisements : au cœur du film, du scénario à la scène finale de Rouge

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Red, Crossings, English version
Hommage à Kieślowski 2016

Les croisements


“Liberté, égalité, fraternité”
était le programme annoncé de Bleu, Blanc, Rouge. Fraternité ou rencontre, communication. Mais pour communiquer, il faut se rencontrer. Dans Rouge, les personnages se croisent souvent sans se rencontrer.
Ce plan est l’apothéose, il est très sophistiqué : nous sommes en caméra subjective à la place d’Auguste qui voit son amie Karin dans la rue, sans remarquer juste derrière Valentine courant vers sa voiture. Le tout en vue écrasée, au téléobjectif, avec des signaux rouges très puissants.


Après le tournage, Kieślowski avait trouvé dans un recueil de poésie ce texte de Wisława Szymborska, grande poétesse polonaise (prix Nobel) : il parle de croisements et rejoint aussi les paroles du cinéaste qui avait coutume de dire : « peut-être nous sommes nous rencontrés un jour, dans un café, dans le savoir. Peut-être n’est-ce pas la première fois que nous nous rencontrons… »

« Il y a eu des poignées, des sonnettes,
où sur la trace d’une main
une autre s’imprimera.
Des valises côte à côté à la consigne […]
Mais tout commencement n’est qu’une suite
et le livre du destin
toujours ouvert au milieu. »


Auguste et Valentine se croisent donc sans se rencontrer. Sur son scénario de tournage, le chef-décorateur a noté, par exemple : « si la voiture doit être vue des deux fenêtres » ou « si l’on doit séparer les deux lieux, alors il faudra trouver un raccord, comme la cabine téléphonique. » La production n’était pas sûre de trouver le lieu idéal, d’où ces questions et ces schémas sur les angles de caméra possibles.
Sur ce mapping sont reportés les déplacements de Valentine (en rouge) et d’Auguste (en marron). Toutes ces lignes correspondent aux trajets indiqués au spectateur. On note les croisements des deux personnages, sans jamais se reconnaître, comme à la porte de ce café où lui va chercher ses cigarettes et elle son journal.


Valentine
, étudiante plutôt réservée, exerce malgré tout un emploi de mannequin, y compris pour cette affiche géante dans Genève. D’où un contraste entre les moments de vie très intime et cette exposition de son visage en 15 m de large ! Devant l’affiche passent la voiture du jeune juge et, plus tard, la mercedes marron du vieux juge.
Devant l’université, quand Auguste annonçait le résultat de son concours à Karin, le scénario indiquait qu’il voyait et souriait à l’affiche de Valentine, par-dessus la tête de Karin. Dans sa jeep aussi, il sourit à l’image de Valentine, et ne reconnaît pourtant jamais la vraie Valentine à côté de chez lui.

« 450 indices cachés dans le film », c’est le chiffre que donnait Piotr Sobociński, chef opérateur. Si le nombre exact n’a pas d’importance, il y a bien eu un jeu de piste, déposé par le chef op’ et Kieślowski. Des signes qu’on peut s’amuser à repérer, ou que l’on ne détectera peut-être jamais. Ainsi cette cartouche de cigarettes Marlboro, qui passe très rapidement, comme une image subliminale (et qui était aussi un placement publicitaire !).
Des plans sophistiqués, ce sont par exemple celui où Valentine boit et l’on voit la mercedes marron passer en arrière plan, ou ailleurs, devant l’église, une rangée de yaourt avec des cerises au premier plan, flous (les mêmes que dans la première séquence) et la Jeep rouge qui passe très rapidement à l’arrière-plan.
Le bowling. « Lorsqu’un objet ou un personnage devait passer dans le cadre, il fallait éviter la couleur rouge ! » explique Pascal Verdosci. Cette scène aurait du être tournée dans une discothèque. Finalement, on a opté pour un bowling, mais celui-ci était bleu… On l’a donc entièrement recouvert de panneaux rouges pour le tournage, une nuit, et remis en état pour le lendemain ! Le plan est un long travelling qui nous mène de Valentine a une nature morte qui suggère la présence d’Auguste. Encore une rencontre ratée (que Joseph évoquera dans un dialogue).


Autre croisement dans l’espace-temps
: Auguste, jeune juge, va revivre pour nous l’histoire que Joseph, l’ancien juge, a racontée mais que nous ne voyons pas : sa femme partie avec un autre, par-delà la Manche ; ils les avait suivis. Auguste sera également trahi et revivra les mêmes faits en parallèle.
A la fin de Rouge, on peut penser que Kieślowski est omnipotent, comme le vieux Juge, qui décide (peut-être) du destin des personnages : Kieślowski envoie sur la Manche Karin et son amant, à bord d’un yacht (ils vont certainement périr dans la tempête), alors qu’après le naufrage final, il sauve les personnages de Bleu, de Blanc ainsi que Valentine et Auguste : une mise en scène incroyable. De l’autre côté de la Manche, il y a aussi Marc, le frère dont on parle et qu’on ne voit jamais, l’ancienne femme de Joseph…
La scène finale a été tournée au nord de Paris, au bassin de Genevilliers. La première, chronologiquement, car il fallait réunir au petit matin tous les acteurs de Bleu et Blanc concernés avec ceux de Rouge. Le public a apprécié ou carrément critiqué cette fin, paroxysme de la fiction : la réunion de multiples personnages des trois films en un seul lieu.


La Tempête
. Plusieurs exégètes ont commenté la figure du Juge Joseph en rapprochant Rouge de l’œuvre de Shakespeare, car il est vrai qu’on ne sait pas très bien si Joseph commande les éléments, l’orage, la météo : il a par exemple demandé et regardé curieusement le billet de ferry de Valentine, il joue à pile ou face au moment ou Auguste hésite à aller au bowling. Des rapports avec le hasard et la destinée, qui suscitent des interrogations.

La musique de Zbigniew Preisner participe aux croisements : un disque du compositeur imaginaire, Van den Budenmayer, est posé sur le bureau de Joseph. C’est cette musique qu’entend ensuite Valentine dans la boutique. Une fois encore elle rate Auguste qui vient d’achèter le seul exemplaire restant, accompagné de Karin. Dans le montage son, une curiosité : un peu de la musique de Blanc est glissé dans les thèmes de Rouge. Le genre de mélange subtil qui caractérisait aussi la bande-son de Bleu.


D’autres croisements,
plus subtils : Kieślowski n’a certainement pas choisi par hasard la sœur de Juliette Binoche (par ailleurs photographe de plateau) pour jouer l’assistante du vétérinaire (elle a naturellement un air de famille avec Julie de Bleu, même si c’est subtil). Joseph et Valentine, en pleine discussion dans le théâtre, sont interrompus par un homme qui cherche la femme de ménage en criant : « Milana, Milana ! ». Finalement, on la retrouve, floue mais présente, en train de travailler en arrière-plan, alors que nous sommes concentrés sur la discussion entre Valentine et Joseph. Souvent, nous ne faisons pas attention à la femme de ménage dans un coin, ou à une vieille dame. Pourtant, Kieślowski nous la montre : c’est un personnage secondaire ; pourtant, elle compte aussi.
Marc, le frère de Valentine, était présent dans une séquence du scénario, on ne le voit plus à l’écran que sur un article de journal. Au début du film, Michel, le petit ami de Valentine, lui dit qu’il s’est fait volé ses papiers en Pologne, pendant un voyage avec des amis, et qu’il a été recueilli par “un petit gros sympa” : c’est Karol Karol, qui l’héberge dans ses bureaux de l’hôtel Mariott. Un croisement présent mais indécelable pour le spectateur, qui ne connaît pas le scénario de départ !


Rouge
est donc un un film-testament.
Kieślowski avait déjà déclaré à certains de ses collaborateurs, lors du tournage du Décalogue puis des Trois couleurs, qu’il voulait arrêter. Mais c’est officiellement en conférence de presse de Blanc, à Berlin en 1992, qui annonce sa décision arrêter : il veut continuer l’écriture, la formation, les séminaires, mais pas la direction du tournage.
Rouge commence mal, puisque Valentine est révulsée par le comportement du vieux Juge, qui espionne ses voisins. Mais nous voyons ces personnages évoluer tout au long du film, puis communiquer. Vous pourrez enfin méditer sur la phrase d’accompagnement de l’Hommage à Kieślowski pour cette année : « être attentif aux autres ».

Lire le début : les repérages