Le Hasard de Kieślowski au Festival L’Europe autour de l’Europe

Samedi 16 mars 2013, à Paris, le film Le Hasard était suivi d’un débat avec Alain Martin lors du Festival L’Europe autour de l’Europe sur le thème : Hasard, Mémoire et Devenir.
Compte-rendu.

Le film Le Hasard [Przypadek – 1981] est bien un film sur la mémoire et le devenir, et à au moins quatre niveaux :
– le personnage, Witek est confronté à son destin à trois reprises, avec des jeux du hasard légèrement différents aux conséquences opposées ;
– la Pologne est présente dans le film : dans sa mémoire (dates clés comme cette date de naissance en juin 1956 à Poznan, sur laquelle on insiste, allusions aux grèves, aux actions de l’opposition, aux contradictions et hésitations des membres du Parti) et dans son devenir : quelques mois avant l’Etat de guerre déclaré par le général Jaruzelski, les Polonais sont déjà inquiets et ignorants de leur avenir ;
Kieślowski lui-même évolue dans sa manière de filmer : il a décidé quelques années auparavant de remplacer les protagonistes de ses documentaires par des acteurs « eux, au moins, payés pour cela », pour filmer plus loin : les larmes, l’intimité, les conflits intérieurs… Le Hasard reste la plus longue de ses grandes fictions :
– nous, spectateurs, sommes confrontés dans ce film à notre propre passé (images d’enfance, évocation de premiers amours, de perte des parents, de choix cruciaux…) et notre « devenir » : que ferions-nous ou qu’avons-nous décidé, nous aussi, face à ces choix : avons-nous laissé passé le train et que sommes-nous devenus ?

© Lena Vermeulen/Evropa Film Akt, merci.

En brève introduction au Hasard, Alain Martin a rappelé que Krzysztof Kieślowski travaillait à une période charnière de l’histoire de la Pologne.
Réalisateur de documentaires dans lesquels il essaie de montrer la réalité de son pays sous contrôle de l’URSS dans les années 70 et 80, Kieślowski doit affronter la censure, présente à tous les niveaux : non seulement les cinéastes travaillent dans des structures financées pour l’essentiel par l’Etat, mais chaque étape de la production doit être validée par une commission : le scénario, le tournage, le montage puis la version finale, et enfin la diffusion (TV ou en salles). Certains films passent tous les obstacles mais ne sont jamais vus par le public !

Le Hasard en plein Etat de guerre

Le Hasard est encore plus particulier, puisque tourné juste avant l’instauration de l’Etat de guerre par le général Jaruzelski. Le montage sera terminé pendant la période troublée qui suit, et le film déclaré par la censure comme « ne devant être montré en salles ni en Pologne, ni dans aucun autre pays ». Il sera donc « placé sur les étagères » comme l’on disait (il fait partie d’une liste célèbre des Dix films manquants où figurent L’Homme de marbre de Wajda, Une Femme seule d’Agnieszka Holland, L’Interrogatoire de Bugajski, etc.). Il faudra attendre 1987 pour que le film soit montré au Festival international de Cannes, dans la sélection Un certain regard, révélant Kieślowski au monde occidental.

 © Lena Vermeulen/Evropa Film Akt, merci.

Dans la discussion qui suit la projection, Alain Martin fait tout d’abord un rappel (bref) de la carrière de Krzysztfof Kieślowski, qui n’avait pas de vocation particulière. Le déclic survient lorsque le réalisateur intégre le Lycée des techniques théâtrales que dirige un de ses oncles. Un univers que Kieślowski décrira plus tard dans Le Personnel. Il entre ensuite dans la célèbre Ecole de cinéma (et de théâtre) de Lodz avec l’idée de passer le concours de réalisateur pour continuer ensuite dans la voie de la mise en scène de théâtre. Mais il restera au bout du compte cinéaste (ses quelques expériences ultérieures sur des pièces de théâtre n’ont pas été concluantes).

Kieślowski à l’école de Łódź

Dans l’école de Łódź, Kieślowski se distingue par sa curiosité, son regard, sa précision extrême, sa concision, et son charisme. Il connaît très bien les différentes techniques, y compris le montage, même s’il ne l’effectuera pas directement lui-même, contrairement à certains réalisateurs qui le maîtrisent. Qualités qui fascinent ensuite ses différents collaborateurs, même en France sur La Double vie de Véronique, par exemple, quand toute l’équipe cherche sans succès un bruit de motocyclette et que Kieślowski indique naturellement à quelle position précise et dans quelle bobine des rushes se trouve, sur la piste son, le bruitage recherché !
Quand il sort de Łódź, Kieślowski ne jure que par le documentaire. On a vu qu’il s’attache à décrire la réalité de la société, souvent par l’intermédiaire d’un personnage. Il l’observe, sans émettre de jugement, de la manière la plus objective possible, même si c’est, bien sûr, une vision recardée et fragmentée.
De part sa nature exigeante, il pousse le système très loin, trop loin, et s’aperçoit qu’il doit faire machine arrière. Dans plusieurs films, il observe l’intimité des gens, et les met en danger par rapport aux autorités. Ainsi, dans Premier Amour, il suit le quotidien d’un couple pendant une année, de son essai d’installation dans Varsovie, le mariage, etc. jusqu’à la naissance de leur premier enfant. Kieślowski filme des débordements, les larmes de l’homme et de la femme, de trop près. Il provoque aussi une intervention de la milice dans l’appartement où ils ne sont pas en situation très régulière. Dans une formule devenue célèbre et reprise par les commentateurs, il dit qu’il préfère employer maintenant « des larmes de glycérine », utiliser des acteurs. Ce revirement ne l’empêchera pas de conserver une manière de filmer et un regard général très documentaire sur ses personnages de fiction.
Avec Le Hasard, Kieślowski, féru de littérature, emploie de nouveaux modes de narration, notamment le conditionnel, un mode impossible dans le documentaire.
Kieślowski, par nature, est un homme de laboratoire : même quand la pellicule est chère et qu’on ne tourne que deux ou trois plans, il demande à ce qu’ils soient tournés avec des angles et des focales très différents, pour avoir plus de latitude au montage.
Dans Le Décalogue, il bouleverse même l’utilisation de certains plans prévus originellement pour la version TV et la version cinéma. Il repensera longuement le montage du Hasard que des proches avait jugé mauvais voire « catastrophique », et aboutira ainsi à ces trois parties inégales : chaque version de la vie de Witek est plus courte que la précédente. A propos de la troisième partie, Alain Martin remarque pendant cette nouvelle projection qu’il s’agit là d’une accumulation de clichés du bonheur : vie amoureuse et familiale dans laquelle Witek se montre épanoui (scènes d’amour, embrassades au départ du train, observation de son enfant d’une fenêtre, etc), réussite professionnelle (la photo de la promotion où l’on sourit, etc.).
Une spectatrice a pensé à propos de cette troisième partie (où Witek refuse sans cesse de choisir) à l’Apocalypse de Saint-Jean dont l’influence lui paraît sous-jacente : Dieu n’aime pas les « ou », il faut choisir, pour éviter la malédiction divine… D’une manière générale, elle note que Kieślowski devait certainement être influencé par les Evangiles. Alain Martin ajoute que non seulement il vivait dans une culture et un environnement catholique marqué, mais qu’en plus, il va travailler pour tous les scénarios suivants jusqu’au dernier avec Krzysztof Piesiewicz, avocat connaissant bien les Ecritures (et d’ailleurs Le Décalogue sera une réinterprétation de valeurs qui y sont inscrites).
Alain Martin rappelle qu’à chaque explication que lui donnaient techniciens, acteurs ou spectateurs, le réalisateur répondait : « Oui, c’est peut-être cela… aussi. » Une phrase rituelle qui correspond à son cinéma ouvert : il nous pousse à nous interroger.
On trouve à plusieurs niveaux dans le film ces thèmes de la mémoire et du devenir.
– Witek, tout d’abord, dès les premiers plans, puise dans sa mémoire, avec ces premiers plans tout d’abord énigmatiques, en caméra subjective. La confrontation avec le père est sur le même mode et fait aussi resurgir le passé.
– la Pologne, elle aussi est montrée à la fois dans sa mémoire (référence aux événements de Poznan*, aux exactions du Parti, aux années en prison de Werner et Adam. La nation, dans la période 1980-1981 est en pleine interrogation sur son devenir, à quelques mois de l’Etat de guerre (fermeture des frontières, arrêt des communications, couvre-feu, etc.)
Kieślowski plonge évidemment dans sa mémoire et celle de ces amis (en fin observateur, il utilise souvent des faits ou des détails qu’on lui a raconté) pour composer le personnage complexe de Witek et son cortège de personnage. Le cinéaste est en pleine mutation, lui aussi : il quitte de plus en plus la voie du documentaire et Le Hasard est l’une des premières grandes fictions, avec aussi l’apparition de personnages de femmes plus présents et, sur le plan formel, des ralentis, des caméras subjectives, des utilisations de plans flous insistantes. Mais c’est surtout ces suites de petites rencontres, croisements de personnages qui ne se connaissent pas encore, et d’accidents de la vie qui annoncent les nombreuses marques du Hasard et du Destin dans Le Décalogue, déjà, puis bien sûr dans La Double vie de Véronique et Trois couleurs : Rouge.
– nous, enfin, spectateurs, sommes confrontés à notre propre passé (images d’enfance, de drames, de la mort) et la question nous est posée : qu’aurions-nous fait à la place de Witek, mais aussi : quel autres trains avons-nous pris ou raté, et qu’avons-nous choisi (ou pas), face à notre destin et aux possibilités qui nous ont été offertes…

(*) Au début de la seconde partie, Witek donne sa date de naissance et le lieu (Poznan) à la femme-juge qui a un temps d’arrêt et lui fait répéter, insistant (par l’intermédiaire de Kieslowski, donc) sur la coincidence de la date et du lieu, une hésitation que les Polonais ne pouvaient ne pas remarquer).

Lorsque qu’Alain Martin explique un peu plus loin comment Véronique débarque Gare Saint-Lazare, arrivant de Clermont-Ferrand, une voix de femme s’élève dans le public : « ce n’est pas possible ! ». Oui, concède-t-il, mais… justement. C’est à la fois très courant au cinéma que l’enchaïnement des lieux ne suive pas l’exactitude du terrain, et faut bien voir que Kieslowski tourne son premier film à l’étranger… Notre spectatrice note quand même que Kieslowski était précis, pourquoi alors n’avoir pas vu ou tenté de rectifier cette erreur. Pour le commentateur, la meilleure explication est certainement dans l’engagement de plus en plus net du réalisateur dans la fiction : la vraisemblance est plus recherchée dans la mise au point des personnages que dans leur environnement.

> Le Hasard de Kieslowski
Dans Kieślowski l’autre regard, retrouvez la filmographie complète et actualisée de Kieślowski, mais surtout un portrait composé par les nombreux témoignages de ses proches et collaborateurs, et des photos et documents inédits (320 pp).

> Filmographie de Krzysztof Kieślowski

> Kieslowski, encore plus loin (une nouvelle enquête au cœur de Dekalog et des Trois couleurs)