Przejście podziemne [Passage souterrain, 1973] : première vraie fiction

Un jeune provincial retrouve dans une boutique de la galerie souterraine du centre de Varsovie son ancienne femme. Leurs chemins se sont séparés… Raviver leur passé commun ? Elle lui montre combien sa nouvelle vie l’a éloignée de lui. C’est un huis-clos derrière les vitrines du passage souterrain, l’action se déroule sur toute une nuit. Au petit matin, l’homme repart, seul.

Kieślowski s’essaie ici vraiment à la direction d’acteurs, et de son propre aveu, il échoue. À l’arrivée des rushes [plusieurs jours de délai, alors !], toute l’équipe constate que le résultat n’est pas à la hauteur. Kieślowski et Idziak, le chef opérateur, décrivent clairement le dernier jour de tournage, passé à re-filmer toutes les scènes, (avec un supplément de pellicule racheté) avec une direction d’acteurs beaucoup plus libre, laissant la place à l’improvisation. Du mélange de ce matériau expérimental et d’un quart des mauvais plans récupérés naît le film, une des premières fictions à caractère documentaire [voir interview Idziak ci-dessous].
L’action se situe dans la grande galerie souterraine centrale toujours en activité, au croisement de Krzysztof Jerozolimskie et de la Marszałkowska, au cœur de Varsovie, près du Palais de la Culture. Andrzej Sewerin, sociétaire de la Comédie-Française, très grand comédien, a tout de même un petit regret : avoir plus ou moins raté sa rencontre avec Kieślowski. Il travaillait au théâtre et tournait même un autre film en parallèle, n’a pas bien lu le texte, a bredouillé des contresens lors de leurs premières rencontres et n’a peut-être pas donné le maximum sur le tournage (dont il a pourtant un bon souvenir). Kieślowski, pourtant d’un naturel fidèle avec ses collaborateurs, n’a jamais retravaillé avec lui.

Przejście podziemne [Le Passage souterrain – Pedestrian Subway] 1973 [première : janvier 1974] – 28’ – Film TV, N&B, 35 mm. Scénario : Krzysztof Kieślowski + Ireneusz Iredynski – Avec : Teresa Krzyzanowska, Andrzej Seweryn… – Image : Sławomir Idziak – Montage : Elzbieta Kurkowska – Production : TOR (PL)
S. Idiak à Paris en 2016 (entre K. Zanussi et Maria Kieślowska) – © alain martin

Sławomir Idziak filmait. Il raconte :

« C’était mon premier film avec lui, et il avait décidé de tourner une fiction. J’imagine qu’il n’était pas à l’aise, mais il n’a jamais montré son stress. […] Les labos polonais étaient très lents […] Cette fois-là, nous n’avons pas été chanceux et nous avons récupéré les rushes peut-être dix jours ou deux semaines après […] Quand nous avons regardé, c’était épouvantable, nous étions totalement découragés par le résultat ! Peut-être que c’était dû au fait que nous utilisions une caméra pour le documentaire mais filmions d’une manière très traditionnelle…
[…] [Kieslowski] était concentré principalement sur le jeu des acteurs […] la caméra se contentait de suivre l’action avec des champ-contre-champ classique, etc. Mais, en observant le résultat, il a réalisé que ça semblait très artificiel, et on a cherché une solution.
Bien sûr, on a bu pas mal pour cela, et je ne me souviens plus si c’est venu de lui ou de moi, mais on a décidé d’utiliser le jour de tournage qui nous restait pour recommencer depuis le départ, avec une sorte de lumière naturelle, et en suivant les acteurs. […]
En fait, je pense que dans le montage final, il doit rester soixante ou soixante-dix pour cent du matériau de départ et trente à quarante pour cent de cette dernière prise façon documentaire. Mais nous avions besoin de tourner les deux.
D’une certaine façon, c’est alors qu’il a appris ou découvert une technique particulière, une manière d’approcher le travail des acteurs. Et dans les films suivants, il a répété le même schéma : nous commencions toujours par des angles classiques. Même si nous avions une idée géniale… très visuelle, d’abord nous assurions en couvrant toutes les scènes. Et après, nous essayions des manières de faire inhabituelles. »

[Interview Alain Martin pour Kieślowski, l’autre regard, Varsovie, 2007]
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Projection-débat lors du Cycle Kieślowski 2019 à Paris