Oleg Sentsov, soirée de soutien à la Cinémathèque de Paris

Le 2 octobre 2018, au 142e jour de grève de la faim du cinéaste Oleg Sentsov (pour la libération de 70 autres ukrainiens emprisonnés) une projection de Gaamer, son premier long-métrage, était organisée à la Cinémathèque de Paris, avec les interventions préliminaires de plusieurs personnalités impliquées. Compte-rendu…

(photos © alain martin)

C’est Costa Gavras qui prend le premier la parole :
« Un cinéaste est emprisonné : il risque sa vie, il risque son intégrité physique. La Cinémathèque ne peut pas faire autre choses que d’ouvrir ses portes, de s’ouvrir à vous, pour présenter son film. Ce qui nous a paru essentiel, et de débattre de ce qui lui arrive […] »

On évoque ensuite l’action depuis plusieurs jours devant l’ambassade de Russie en France, avec un fer de lance Christophe Ruggia, réalisateur, scénariste et producteur français, qui a organisé samedi dernier une projection en plein air [de Gaamer] […] dans des conditions précaires.

Christophe Ruggia : […] on a rédigé des pétitions, on a écrit à Vladimir Poutine plusieurs lettres, on a essayé de mobiliser tous les Festivals […] on est arrivé à un stade, au quatrième mois de sa grève de la faim, où l’on a décidé qu’on ne pouvait plus juste écrire un texte tous les quinze jours […] mais qu’il fallait qu’on tienne l’espace tous les jours, donc cette grève de la faim tournante et illimitée, on en est au 19e maillon. C’est Christiane Taubira qui a été la première a 24h de jeune […]
Oleg Sentsov, c’était un adolescent un peu perdu en Ukraine, très solitaire, qui vivait seul avec sa mère […] il s’est enfermé dans les jeux vidéos et encore plus dans la solitude […] il est devenu champion d’Ukraine et avec l’argent gagné, il a créé le premier webcafé de Crimée, qui est devenu le lieu de ralliement de toute la jeunesse russe, criméenne, ukrainienne […]
Costa Gavras : « Christiane Taubira m’a envoyé un sms pour nous dire qu’elle regrettait de ne pas être avec nous ce soir. »

Michel Etchenivov (journaliste, philosophe, créateur de l’association Les Nouveaux Dissidents) rappelle que « Oleg Sentsov a été arrêté [peu après] l’annexion de la Crimée. […] on l’a accusé de vouloir faire exploser des statues de Lénine et des bâtiments administratifs en Crimée. Un documentaire montre la fabrication des preuves, la torture des témoins, témoins qui se rétractent [ensuite], qui montre la comédie qu’à été le procès d’Oleg Sentsov qui s’est terminé par une condamnation à 20 ans de colonie pénitentiaire. Il est en prison depuis 2014, au Nord du Cercle polaire, en Sibérie occidentale […] où il commence à faire sacrément froid. Depuis le 14 mai, il a entamé une grève de la faim illimitée. Pour réclamer non pas sa propre libération, mais celle des 70 prisonniers ukrainiens, arrêtés comme lui et dans plusieurs prisons russes […] [ceux qui] ont protesté contre l’annexion totalement illégale de la presqu’ile. […] Depuis 142 jours, on se demande parfois comment il tient. Depuis début juin, il a accepté de prendre 2 à 3 cuillères de substitut alimentaires tous les jours, de boire de l’eau et d’être sous perfusion (on l’avait menacé de le nourrir de force avec une sonde), ce qui fait qu’il ne meurt pas, qu’il n’est pas encore mort. […] On a interrogé des spécialistes de dénutrition qui nous disent qu’effectivement il peut encore tenir, peut-être encore quelques semaines, mais qu’il est dans un état extrêmement fragile. Son corps n’a plus de défenses alimentaires, il suffirait d’un petit coup de froid, qu’apparaisse une infection pour qu’il soit emporté en quelques jours. Un état d’une fragilité extrême. Les froids vont arriver en Sibérie. […] Cela dit l’urgence de la situation. Cela fait 4 ans que les cinéastes, les écrivains et la société civile sont mobilisés, mais aujourd’hui la situation est critique, parce qu’il peut mourir d’un instant à l’autre. […] Les nouvelles fraîches sont rares parce qu’elles dépendent des visites que peut lui faire son avocat. Dimitri Dinze va se rendre a Labytnangi vendredi 5 octobre […]

> Bienvenue à Labytnangi

[Sentsov] est coupé du monde, il ne sait pas quels sont les soutiens qu’il reçoit. Il en souffre beaucoup, parce que son combat est politique et qu’il veut le gagner.
[…] Dans une lettre récente, il dit qu’il y a encore de l’espoir, parce qu’il y croit, il est obstiné, il sait que son combat est juste […] donc il pense qu’il va gagner.
C’est important qu’on soit là parce qu’Oleg va le savoir. Mardi dernier, Oleg Sentsov a reçu la médaille d’honneur de la Ville de Paris, ce qui est symboliquement très fort. […] Le certificat et la lettre de la Maire ont été traduits en russe et transmis à l’avocat qui a dit : “c’est formidable, parce que ça va lui donner du courage”. […] Tout ce que l’on fait dans le Monde, en Russie aussi […] ce sont des petites pierres qui peu à peu font quelque chose d’important […]

François Croquette, ambassadeur pour les droits de l’Homme auprès du ministère des Affaires étrangères, explique que  « Son parcours est exemplaire de ce qui se passe en Russie dans la violation des droits de l’Homme ; quand je vois le cas Oleg Sentsov, je vois pratiquement le manuel de tout ce qu’il ne faut pas faire. Il a été enlevé en Crimée […] quelque chose de prohibé par toute une série de conventions internationales. Ensuite il a été torturé, pour qu’on lui extorque des aveux, comme ses co-accusés, il a été l’objet d’un procès que mes amis d’Amnistie International ont qualifié de stalinien -un terme qu’on emploie pas à la légère- et depuis quatre ans, il est emprisonné dans des conditions extrêmement dures. […] C’est un miracle qu’il soit encore en vie. […]
Depuis, il y a eu des démarches de tous les niveaux. Des artistes, bien sûr, mais aussi des gouvernements, l’Union européenne, l’OSCE [NDLR: Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe]. Récemment, ce sont des chefs d’Etat de gouvernement allemand et français, Emmanuel Macron à trois reprises […] en demandant des informations indépendantes sur son état de santé […] Nous espérons qu’il [pourra] être libéré pour continuer ce combat, ça ne s’arrêtera pas là. […] j’ai peu d’expérience de cas qui ait suscité une telle mobilisation, mais on n’a pas de réponse. On a une alternance de silences, de non dit, de mensonges parfois, éhontés, comme l’Ambassadrice des droits de l’Homme russe qui a estimé qu »au bout de 100 jours de grève de la faim, il avait pris du poids. On en est à ce niveau de désinformation total. Et ça ce n’est pas acceptable.  J’ai encore vérifié auprès de notre ambassade à Moscou aujourd’hui, aucune nouvelle, aucune réponse à toutes les démarches qui ont été entreprises. Je crois que c’est le but des autorités russes : qu’on oublie Sentsov, qu’on ne parle pas de lui. Alors en parlant de lui et en montrant ce film, on fait le contraire […] qu’on sache que c’est un citoyen ukrainien qui se bat […] on aurait pu imaginer un échange de prisonniers russes et ukrainiens, mais les autorités russes répondent : “ah non, car Sentsov est russe, puisqu’il est natif de Crimée”. […] Le gouvernement russe nie aussi sa qualité de cinéaste, puisqu’il n’a fait qu’un film. Mais là où il est, c’est évident qu’il ne va pas pouvoir faire beaucoup de films […]
[Gaamer] c’est un premier film, mais c’est un film sur les jeux vidéos qui révèle un vrai cinéaste, merci à la Cinémathèque. Il y aura d’autres projections, je pense. Il y a aussi un documentaire sur son procès, “Trial ”. J’espère qu’il passera sur Arte, et pas le jour de sa mort… »

Françoise Nyssen, ministre de la Culture et de la Communication, conclut : « Je n’aurais pas pu de pas venir quand j’ai appris […] notre monde a besoin de ces artistes, de leur insolence, de leur liberté d’opinion, de leur dissidence, des combats qu’ils portent, qu’ils soient philosophiques, politiques, esthétiques ou artistiques… On ne peut pas imposer à l’art des frontières. […] j’ai fait l’expérience avec mon homologue, la ministre de la Culture [russe], c’est qu’ils font semblant de ne pas savoir, à manipuler le mensonge avec une dextérité et un aplomb incroyable. Le temps presse, il faut qu’une solution soit trouvée. Il faut que la Russie libère Olev Sentsov. »


Gaamer
, un vrai premier film d’auteur

A propos du film :
Christophe Ruggia
: « [Sentsov] il a vendu 20 000 dollars son web café de Crimée pour autofinancer ce premier film. Il a été tourné en dvdcam, avec une qualité assez exceptionnelle pour le media utilisé. […] c’est clairement un premier film d’auteur et c’est pour cela qu’on le soutient. »

Michel Etchenivov : « […] Ce film est touchant, parce que c’est un peu le Antoine Douanel de Sentsov. En le voyant, vous allez comprendre la force de caractère du personnage Sentsov. »

Produit en 2011, le film Gaamer a été présenté pour la première fois au festival de Rotterdam en 2012.

Bande-annonce de Gaamer
Bande-annonce de The Trial (docu’ sur Sentsov)
Bienvenue dans la prison de Sentsov
Un autre article sur la soirée