Krzysztof Zanussi : la vie comme maladie cinématographiquement transmissible

Qui êtes-vous, monsieur Zanussi ? Il y a vingt ou trente ans déjà, on le saluait comme l’un des grands réalisateurs polonais, et l’on s’étonnait qu’il ne soit pas plus connu dans notre pays… Entre temps, le cinéma polonais est passé de mode (ce que souligne ironiquement Zanussi lui-même…) Une raison de plus pour saluer chaque occasion de rencontrer le réalisateur et son œuvre ! Flash-back sur un cinéaste d’exception aux dehors trompeurs.

[ Photo-tire : K. Zanussi chez lui en 2015 – © alain martin]

Son goût pour l’étude et les lettres, après un long parcours intellectuel (études de physique à Varsovie, puis de philosophie à Cracovie), son look d’homme tranquille au sourire bienveillant (costume et cravate jusque dans la chaleur et l’agitation des plateaux…), son appartenance au mythique Cinéma de l’inquiétude morale de la Pologne des années 70 et 80… tout cela pourrait occulter la personnalité, l’ardeur et la finesse d’esprit d’un réalisateur sorti de l’Ecole de Łódź, où il avait d’ailleurs déjà compris qu’il lui faudrait trouver son propre style.

Après le succès de son premier long métrage, La Structure du Cristal, en 1969, il consacre les années suivantes, comme d’autres cinéastes de son pays, à « décrire la réalité polonaise » et non celle qu’on voudrait mettre en scène (revoir, par exemple, Camouflage, 1976), avançant parfois sur le fil du rasoir, usant de diplomatie pour céder le moins possible aux pressions de la censure. C’est qu’à la critique sociale, il ajoute la recherche de valeurs, telles que le refus des compromis, qui motivent ses héros et ne vont pas moins à l’encontre du cinéma de la réalité socialiste…

Zanussi prépare minutieusement ses films en construisant intrigue et scénarios, mais aussi par des enquêtes de terrain et une curiosité sans égal pour les milieux qu’il va mettre en scène. Par souci de vérité, l’image emprunte parfois aux registres du documentaire : plans descriptifs appuyés d’usines ou de bureaux, personnages suivis parfois la caméra à l’épaule, notamment dans la collaboration avec le chef opérateur Sławomir Idziak. Celui-ci et son alter ego Witold Sobociński constituent, avec quelques techniciens fidèles, le noyau des équipes avec lesquelles Zanussi va tourner la plupart de ses grands films. Les comédiens Maja Komorowska et Zbigniew Zapasiewicz ou Daniel Olbrychski participent régulièrement à ses films, y compris dans Revisited (qui revient, comme le titre l’indique, sur ses principaux films). Quant à la musique, systématiquement de Wojciech Kilar jusqu’à la mort du compositeur fin 2013, elle participe à la cohérence de l’œuvre, avec ces notes étranges à la limite de la dissonance, les colorations très particulière de l’orchestre, les leitmotivs envoûtants… désormais inséparables des films.

Krzysztof Zanussi le polyglotte (il parle au moins huit langues…) a tourné en Italie, puis aux Etats-Unis où il a vite compris qu’il ne pourrait pas assouvir son souhait de cinéma d’auteur (il entend par là un cinéma où il peut intervenir pleinement à toutes les étapes de la création, du scénario au montage).

Mais peut-on être si sérieux et méthodique et tout à la fois créatif et sensible ?
Aux antipodes d’un Wajda (qu’il trouve trop romantique et « polonais emblématique », plus proche de l’esprit d’un Has (qu’il lui est arrivé de désigner comme son parrain), Zanussi enchaîne des films qui nous questionnent, au cœur de la vie, au bord de la mort… Dans ses fictions, il explore des terrains de prédilection liés à sa double formation et une curiosité humaniste  : les milieux scientifiques et universitaires polonais, au cœur desquels il décrit nos rapports à la vie, au destin et à la mort, les analysant avec acuité et finesse. Concis, précis, il aime d’ailleurs les titres courts : La Constante, Le Galop, La Spirale… ou encore Illumination. Ce dernier titre, peut-être le plus bouleversant, met en scène une sorte d’anti-héros malhabile confronté aux études, aux problèmes de couple, de travail… dans une quête aux aspects initiatiques ; un des films où Krzysztof Zanussi propose de le rejoindre dans sa soif de transcendance. Un parcours qui peut passer par la foi, mais pas seulement. Zanussi n’élude pas : il enquête, s’interroge et trouve essentiellement dans ses doutes la matière de ses intrigues. Qualité précieuse pour un cinéaste, il fait encore confiance à l’intelligence de ses spectateurs… On comprend mieux pourquoi ses meilleurs films nous laissent un peu moins stupides au mot « fin ». Et leur persistance dans nos mémoires : comment oublier ensuite Le Pouvoir du Mal ou La Vie comme maladie sexuellement transmissible ?

Après 1980, Zanussi a continué de tourner des films ouverts à l’Europe et au monde : L’Impératif, Persona non Grata ou encore Il Sole Nero ; ce dernier, tourné en Italie du Sud, commence légèrement, mais décrit ensuite avec des accents tragiques l’itinéraire d’une femme soustrayant le meurtrier de son jeune amant à la justice, pour mieux le punir elle-même.

Européen, Krzysztof Zanussi l’est profondément, non seulement par son cinéma, mais par son regard humaniste, posé depuis longtemps hors des frontières de sa Pologne natale. L’honnête homme dirige sa maison de production (TOR Studio Filmowe), est metteur en scène de théâtre en Italie et en Suisse, écrit, donne des cours dans plusieurs universités, est membre de l’Association des Écrivains Polonais, membre de la European Film Academy et, après bien d’autres distinctions polonaises et européennes, nommé commandeur de l’Ordre des Arts et de Lettres… L’ambassadeur de France en Pologne qui lui décernait le titre le 13 décembre 2012 remarquait : « vous avez toujours rejeté la tentation d’un cinéma des goûts et des modes, d’une culture de masse qui voudrait proposer au plus large public la consommation de films dépourvus de toute ambition, de toute réflexion, de tout sens ; vos films sont, eux, faits pour tous, ils sont le patrimoine de tous, c’est-à-dire de chacun de ceux qui attendent du cinéma qu’il réponde aux aspirations les plus élevées. »

A l’image de ses films, une rencontre ou une conversation avec Krzysztof Zanussi génère un mélange de plaisir et d’intelligence, car cet esprit curieux sait entraîner la pensée toujours un peu plus loin qu’on l’a prévu (jusqu’à ce qu’on peine parfois à le suivre !).

Krzysztof Zanussi : la filmographie complète
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Le site www.KrzysztofZanussi.com

Le site de TOR Studio Filmowe (direction : K. Zanussi)