Krótki film o zabijaniu | Tu ne tueras point (version cinéma du Décalogue 5)

« Tout aurait pu être différent »

Tu ne tueras point est la version longue de l’épisode Cinq, avec des ajouts, notamment sur la vie privée de l’avocat, les croisements qui ont précédé, par exemple quand il prend un verre avec son amie dans le café où se trouve également Jacek préparant son crime.

Projection + rencontre/débat avec Mirosław Baka, Paris, 13 février 2018

Jacek, le jeune meurtrier, se confie à son avocat. « Peut-être que je n’en serais pas là. » Nous sommes presque à la fin du film ; le jeune homme, qui va être exécuté pour un meurtre horrible, demande à Piotr, son avocat, d’aller, après, récupérer une photo donnée à reproduire, afin de la confier à sa mère. Alors, tout s’éclaire, après la lente progression sinistre du récit, dans une atmosphère et une lumière glauque : le pourquoi de ces photos de premières communiantes en vitrine, que Jacek regardait fasciné, le sourire qu’il adressait aux enfants derrière le carreau d’un café, la fuite en avant désespérée, jusqu’à ce meurtre sordide.

Dans les dernières minutes d’entretien du condamné, nous apprenons lors de la discussion avec son avocat comment le destin de celui-ci a pu basculer le jour où un tracteur a renversé sa jeune sœur : « Elle avait tout juste 12 ans, elle revenait de l’école… le chauffeur et moi, on avait passé la journée ensemble on avait pas mal bu : du vin et de la vodka… », comment le Hasard (ou la Fatalité ?) ont conditionné la suite de sa vie.

Et les paroles de Krzysztof Kieslowski, interrogé sur ce thème, reviennent en mémoire :
« […] Le Hasard m’a toujours frappé. Nos mouvements dans la vie sont souvent liés à lui. qui est arrivé dans le passé a une grande signification pour le présent. Tout dans notre vie nous a conduit à nous rencontrer ici, aujourd’hui… […] C’est peut-être aussi la Fatalité […] le Destin ou le Hasard, peu importe le mot» [KKCIM89]

Mirosław Baka, qui interprétait le jeune criminel de Tu ne tueras point se souvient :
« Dans un petit café de la vieille ville, à Varsovie, c’est peut-être la première fois qu’il m’a parlé de cette petite cuillère qui tombe, […] en disant :
 » Si cette cuillère n’était pas tombée, peut-être que les choses auraient été différentes…  » » [MBINT07]

Lors d’un 100 questions à Kieslowski, Ewa Czeszejko-Sochacka, de Kino […] : « Ce n’est pas le crime qui effraie dans Tu ne tueras point, mais le fait qu’il ait dû se produire. Ce principe du déterminisme, est-ce un procédé artistique fréquent chez vous, ou une philosophie ? C’est-à-dire votre façon personnelle de percevoir le monde ? »

Réponse de Kieślowski :
« Les deux. Ce n’est pas du déterminisme. Je parlerais d’inévitabilité. La théorie du Hasard. On dit un hasard, un concours de circonstances ou “ça devait se passer comme ça” […]  Nous sommes tels que nous sommes […], des gens corrompus ou honnêtes, en grande partie à cause de tas de choses qu’on traîne derrière soi. Qui étaient notre grand-père et notre arrière-grand-père ? Et nos parents, comment vivaient-ils ?… » [KKPYT89]

« Le hasard a voulu que le film sorte en Pologne à une époque où l’on débattait de la peine de mort. […] Notre film a évidemment pris place dans le débat. […] le nouveau gouvernement a suspendu la peine de mort pendant cinq ans. » [KKCIN06]

Mais le film est avant tout réaliste :
« […] c’est un film sur l’assassinat, et je voulais montrer, j’ai montré, que tuer n’est pas facile ; cela demande un grand effort et une abnégation énorme, au fond. »

Kieślowski explique comment ils ont reconstitué une prison en studio, à l’identique, au centimètre près :
« […] Donc, tout était artificiel : la cellule était artificielle, la potence était construite par nous, tous les acteurs étaient engagés par nous, les policiers […], les gardiens de prison… tout était artificiel. La lumière, tout. » Et pourtant…
« Quand nous les avons vus pendre ce pauvre garçon qui essaie de leur échapper, le bandeau, la pendaison, qu’ils l’ont vraiment mis sur cette trappe, qu’ils lui ont passé le nœud […] la trappe s’est ouverte et nous avons senti nos jambes flageoler. » [KKCIN06]
Il est midi, Kieślowski arrête le tournage jusqu’au lendemain, plus personne n’étant en état de tourner !

Krzysztof Piesiewicz remarque aussi : « c’est exactement comme ça que se présente un crime quand on consulte les archives d’un tribunal. La plupart du temps, il est commis un peu au hasard. Tout est gris, sale et on s’aperçoit que tuer un homme, c’est très difficile. » [KPTEL93]

[à partir d’extraits de « Kieślowski, l’autre regard » d’Alain Martin (2010), sources ci-dessous :
[KKCIM89] = K. Kieślowski, in Cinéma cinémas, Antenne 2, 08/10/1989
[GBFR396] = J.T., FR3, 13/03/1996
[KKCIN06] = Margot Carlier & Véronique Patte : Krzysztof Kieślowski, le cinéma et moi, Ed. Noir sur blanc, 2006
[KKEDJ88] = K. Kieślowski, in L’Evénement du jeudi (M. Boujut), 27/10/1988
[KKPYT89] = K. Kieślowski, in 100 pytan do Kieślowski, 1994
[KPTEL93] = K. Kieślowski, in Télérama, 6/10/1988
[KKZAW94] = K.Kieślowski, entret. Stanisław Zawiśliński in Kieślowski, réalisateur, PFI, 2006
[MBINT07] = Mirosław Baka, comédien, interview A.Martin, Varsovie, 2007
[MCINT07] = Muriel Coulin, réalisatrice, interview A.Martin, Paris, 2007
[SIINT07] = Sławomir Idziak, chef-opérateur, interview A.Martin, Varsovie, 05/2007

Cannes,1988 : Tu ne tueras point révèle Kieślowski aux occidentaux

Pour le (très) grand public occidental, Kieślowski semble être apparu à l’âge de 46 ans (en 1988) avec deux films intenses : Tu ne tueras point et Brève histoire d’amour. […] En France, la société Cannone avait acquis les droits de Tu ne tueras point avant sa présentation à Cannes, dans le cadre de l’achat de quatre titres, sortis simultanément…

[Extrait du chapitre Contexte polonais de La Double vie de Véronique, au cœur du film de Kieslowski].
« Tu ne tueras point, à ce moment-là, je l’ai vu au premier rang, j’avais eu la dernière place, et ça avait été un choc, j’avais été éberluée, je m’étais dit :  » Comment peut-on faire des films comme ça ? J’ai adoré ! À Cannes, ça crissait de partout, les fauteuils se relevaient, les gens étaient choqués par le film, et moi qui avais eu beaucoup de mal à obtenir cette place, avec mon caractère un peu rebelle, je trouvais ça dégueulasse que des gens partent au bout d’une demi-heure de film ! » [Muriel Coulin / MCINT07]
« Lorsque l’Occident découvre Krzysztof Kieślowski, lorsque les photographes commencent à encercler cet homme aux vestes éternellement froissées et aux cigarettes inusables, il a déjà 47 ans et les cheveux gris. Le miracle Kieslowski s’est produit un soir de mai 88 à Cannes : quelques centaines de spectateurs ressortent bouleversés de la projection d’un film signé par un réalisateur dont personne ne parvient à prononcer le nom. » [GBFR396]
« Cela me surprenait que l’Europe ait mis si longtemps à découvrir le travail d’un cinéaste parmi les plus originaux. […] Et finalement, c’est avec Tu ne tueras point que ça a vraiment commencé », commente Agnieszka Holland […] « ce film était accueilli avec moins d’enthousiasme en Pologne qu’en Europe… […] C’est assez difficile à comprendre : la portée universelle de ce film était peut-être reçue comme une certaine trahison par le public polonais ? […] Moins de concret, un peu trop abstrait, une sécheresse par rapport à la complexité de la réalité sociale et politique. En tout cas, le succès de ce film est beaucoup plus grand ici [en Occident]. » [AHFRC90]

Dix clés pour mieux comprendre le Décalogue


Retrouvez tous les épisodes du Décalogue (et les versions longues)


Dans Kieślowski, encore plus loin, retrouvez des commentaires et témoignages (comédiens, chefs opérateurs, monteuse, assistants, etc.) sur chaque épisode, illustrés de photos des principaux lieux de tournages, d’une carte commentée de Varsovie, etc. Le scénario condensé est présenté comparé à la version filmée ainsi qu’aux deux versions long-métrage : Tu ne tueras point (Dekalog 5) et Brève histoire d’amour (Dekalog 6).