Kieślowski ? « une attention au « mystère quotidien »

Alain Martin, Irène Jacob, Jean-François Cadet et Benoît Delbecq (pour le spectacle Tout va bien en Amérique, avec Irène Jacob) © Leslie Carretero pour RFI, merci.

27 mars 2013 : Irène Jacob et Alain Martin étaient invités par Jean-François Cadet dans l’émission de RFI Vous m’en direz des nouvelles, pour parler de Krzysztof Kieślowski. Le compte-rendu et nos commentaires…

(La première partie de l’émission, à 9h10, était consacrée au spectacle musical Tout va bien en Amérique, auquel participe Irène Jacob, actrice dans La Double vie de Véronique et Rouge…)

Irène Jacob est-elle une artiste kieślowskienne ?

Interrogée sur « la musique qui vous a accompagnée tout au long de votre carrière », Irène Jacob rappelle forcément Au-revoir les Enfants, son premier rôle à l’écran, au piano, et La Double vie de Véronique, évoque toutes les propositions de spectacle classique ou jazz qu’elle a eues et elle « adore ». On parle aussi rapidement du groupe musical IF (comme Irène et Francis, son frère) qui participe aux Francofolies le 14 juillet 2013.

[Pause : quelques minutes consacrées à la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton. Dans le studio, Jean-François Cadet parle avec Irène Jacob de l’Odyssée et de l’Iliade…]

Première question à Irène Jacob : « Si je vous dis Kangourou ou Petit-Ane, vous me répondez quoi ? » Il s’agissait d’un des surnoms que Kieślowski donnait à Irène, comme à tous son entourage, comme c’est souvent l’usage en Pologne.

Première question à Alain Martin : « Irène Jacob est-elle une artiste kieślowskienne ? » L’auteur de Kieślowski, l’autre regard répond que finalement non, on ne peut pas vraiment dire qu’il y avait des artistes kieślowskiens, dans la mesure où, que ce soit en Pologne comme plus tard en Europe, il a utilisé « des types très différents » : les comédiens étaient « à son service, pour raconter une histoire ». Il rappelle que les deux phases qui intéressaient le plus Krzysztof Kieślowski dans la fabrication d’un film étaient « l’écriture du scénario, puis le montage, avec son aspect laboratoire » Tous ceux qui ont travaillé avec lui « se sont sentis accompagnés par quelqu’un de concis, précis » ; mais en même temps, ils ont pu se sentir « écrasés » par la direction ferme de Kieślowski…

Alors,« Irène Jacob, quelqu’un de dirigiste sur le tournage ? », demande Jean-François Cadet.
Elle pondère : « Quelqu’un de directif ». Elle ne s’est jamais sentie « écrasée », Kieślowski était à quelques centimètres des acteurs, recherchait « une intensité de jeu » avec des « dialogues réduits à l’extrême », on allait à l’essentiel : du « bref polonais » [rires].
Elle raconte ensuite l’après-midi d’essai (grâce à Margot Capellier). C’est vrai « qu’il n’avait pas forcément de type, pour choisir ses acteurs, mais il prenait le temps de les rencontrer ! »

Alain Martin précise que si Kieślowski avait choisi une collaborateur, il savait ensuite « faire confiance et déléguer, que ce soit techniciens ou comédiens », dans un vrai travail d’équipe.

Irène Jacob confirme : « il avait envie que chacun prenne possession de son domaine et il ne parlait jamais de son film, pour que chacun puisse l’interpréter comme il le voulait. ».

[ Pause : un extrait du documentaire Dialogues de Ruben Korenfeld, où Kieślowski sur fond de musique de La Double vie de Véronique – NDLR : le documentaire a été réalisé pendant le tournage de La Double vie…, en 1990 – explique que le cinéma ne lui suffit pas, c’est une façon de dire, et pas seulement de mettre en scène. ]

Kieślowski : des films ouverts… pour se sentir un peu moins seuls

Une question (et non des moindres) à Alain Martin : « Que voulait dire Kieślowski dans ses films ? » Alain : « tout d’abord, il faut être très prudent avec les interprétations d’un « message kieślowskien » dans la mesure où il était méfiant avec les journalistes, qu’il a parfois emmenés sur de fausses pistes… »
JFC : « Vous voulez dire qu’il n’y a pas d’exégèse à faire ? »
AM. « Au contraire ! Il nous a fourni des films complètement ouverts, pour que nous nous posions des questions », une des grandes qualités de ses films, y compris les dernières fictions.
Irène Jacob rappelle qu’il aimait lire et « voulait faire des films qui soient un peu comme la littérature, qui permettent au gens de se sentir un peu moins seuls ». Dire, c’est donc « donner quelque chose que quelqu’un reçoit ». Elle rappelle la censure en Pologne, « il fallait biaiser » et, dans ce cas, « on dit la moitié et le public dit l’autre » Il a conservé ensuite l’habitude, après la fin de la censure, de couper, de proposer ; « c’est 50-50 et c’est au public de trouver la réponse ».

Alain Martin rappelle brièvement que « Kieślowski est passé d’une vision documentaire à la fiction, notamment pour des raisons éthiques » [NDLR : voir notre compte-rendu sur Le Hasard qui reprend en détails ce glissement]. On ne pourra pas résumer dans le cadre de l’émission ce qu’il a « dit ». Dans Le Hasard, un film charnière où il passe vraiment à la fiction, « il emploie le conditionnel, ce qui ne s’était quasiment jamais vu au cinéma ». Cette histoire d’un jeune Polonais dont « la vie sera complètement transformée, selon qu’il va ou non attraper un train ». On est « en plein dans le registre de Kieślowski : ces moments-clés où la vie va basculer » l' »accident » : « Quelle décision vais-je prendre et que va-t-il en résulter ? »

Kieślowski était-il un humaniste ?

JFC cite le réalisateur écrivant dans Le Cinéma et moi [NDLR : la version française de l’autobiographie de K. Kieślowski] : « Je pense que j’ai enrichi le portrait de l’être humain ». Rires communs d’Irène et Alain, qui considèrent que cela ne ressemble pas à l’homme au quotidien : « ce n’était vraiment pas un homme prétentieux ! » assure-t-elle.

JFC. « Etait-il un humaniste ? »
Irène rappelle qu’il se disait « pessimiste ». Elle précise : « il n’accusait pas mais cherchait à comprendre, comme dans Tu ne Tueras point ». Pour Alain, il y a, c’est certain, « un regard humaniste qu’on rencontre dès ses premières photographies de jeunesse, en Pologne », regard documentaire, puis observation « au microscope », au plus près voire « sous la peau », comme il aurait voulu le faire, dans l’univers recréé ensuite dans la fiction.
Irène rappelle qu’il était agréable à vivre sur un plateau mais que quand on lui disait « comment ça va ? », il ne répondait jamais « bien », d’où son incompréhension de la phrase américaine (que lui répétait son agent aux Etats-Unis) : « I’m extremely well ». « Comment peut-on dire cela ? répondait-il. »

[ Pendant la pause sur Il neige de Jean-Louis Murat, Alain Martin explique en studio que le chanteur a interprété L’Amour au premier regard, une version d’un des textes fondateurs de Rouge [NDLR : texte de la poétesse polonaise Wisława Szymborska, prix Nobel de Littérature 1996] qui raconte la possibilité de s’être déjà croisés sans l’avoir su… : « Tout commencement n’est qu’une suite » ]

Pour Alain Martin, il faut regarder le film Rouge attentivement pour voir, dans des arrières-plans, de manière fugace « les personnages qui ont failli plusieurs fois se rencontrer : Valentine et Auguste, le jeune juge, qui ne se retrouveront côte à côte que dans le naufrage final. »

Irène Jacob en garde « une façon de regarder la vie  »

JFC. « Y a-t-il un avant et un après Kieślowski, […] vous a-t-il influencé dans votre jeu d’aujourd’hui, Irène Jacob ? »
« Oui », affirme Irène « une grande rencontre et un registre de cinéma que je ne m’attendais pas à trouver »

« Le mystère quotidien, cette attention au fait que la vie est extraordinaire dans ses menus détails ».

Interrogée sur le fait que ce cinéaste « réputé difficile, pas très grand public, quoique » a pu la couper de rôles plus populaires ou comiques, elle explique qu’elle garde de cette rencontre « une façon de regarder la vie ».

[ Pause : Ferdinand Fortes parle de la poésie en Mauritanie et d’Oumar Ba]

Irène Jacob raconte que Theo Angelopoulos [NDLR : avec qui elle a tourné La Poussière du temps, dernier film du réalisateur décédé ] discutait avec Marcello Mastroianni d’un passage triste d’un de ses films, et l’acteur lui a lancé : « mais la poésie, ce n’est jamais triste ! » La poésie est, pour Irène Jacob, « d’abord un élan et une force ».

Irène pendant l’émission (© alain martin)
Merci à Leslie Carretero/RFI pour la coordination et la photo.