Kieślowski et l’État de Guerre

« J’ai passé plusieurs nuits dehors pour me faire oublier. C’était au tout début de l’État de guerre, vers le 15 décembre. Ultérieurement, j’ai été de nouveau convoqué par la police et ils m’ont refait du chantage avec la lettre, et avec les bandes que j’avais soi-disant envoyées à la rédaction d’Europe libre… »

[Kieślowski in Le Cinéma et moi  2006]

Le 13 décembre 1981 est une date inoubliable pour tous ceux qui l’ont vécu : « Le gel brutal de l’activité le 13 décembre 1981 avec l’institution de la Loi martiale, a plongé la Pologne dans un état éprouvant. La conscience d’une crise de civilisation, d’une régression technologique, d’une récession, était omniprésente. » […]
L’activité du pays est gelée, et non seulement les Polonais sont désœuvrés, mais ils ne savent pas comment va évoluer la situation. Kieślowski doit suspendre ses projets. Entre en scène Krzysztof Piesiewicz : « cette rencontre dans un café obscur de Varsovie a créé un microcosme qui nous a permis d’aboutir à quelque chose. » […] C’est pendant ces années délicates que germe l’idée du Décalogue, proposée par Piesiewicz, un avocat présenté par Hanna Krall et qui deviendra le co-scénariste d’une série de dix films TV qui propulse Kieślowski sur la scène mondiale […].
En attendant, Violetta Buhl se souvient que, fin 1981, « nous avions fini le tournage du Hasard […] et commencé le montage. […] Lorsqu’il a fallu procéder à la postsynchronisation, tous les téléphones étaient déconnectés, donc j’établissais le planning des acteurs qui devaient venir au studio, suivant leurs disponibilités, et je prenais un taxi pour rendre visite à chacun, à leur domicile, et les informer de l’heure des séances d’enregistrement. Puis, après la projection du film devant la Commission de censure, le film a été déclaré pulkownik* […] les machines à écrire étaient cadenassées, pour que les gens n’écrivent pas de brochures contre le système […] pas de téléphones […]. La vie était complètement différente. […] »

* Les films restent stockés par la censure ; jeu de mots sur pólka = étagère et pulkownik = colonel ]

A l’aube des années 90, on demande à Kieślowski si quelqu’un peut tout de même subventionner le cinéma polonais. Il répond : « Bien sûr que non. […] normal, puisqu’il n’y a pas d’argent pour les instituteurs, pas d’argent pour les médicaments, pas d’argent pour les crèches… comment peut-on exiger de l’argent pour le cinéma ?!? Je ne parle même pas du logement, de l’approvisionnement des magasins : il n’y a pas de fric. » […]
Et deux ans après : « Je suis moins angoissé par la fermeture des studios polonais que par la fermeture des hôpitaux polonais. J’ai assez raconté la Pologne […] avant même d’avoir perdu cette volonté polonaise, je m’intéressais à des choses extra polonaises : la vie des humains. » […]