Kieślowski et le Décalogue (Premiers Plans Angers 2016)

Conférence par Alain Martin, dans le cadre des Ateliers Premiers Plans d’Angers, le 25 août 2016 à l’Hôtel Lancreau.
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Le cinéma de Kieślowski
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Kieślowski avant le Décalogue
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Kieślowski et le Décalogue
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Kieślowski et l’Europe
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Kieślowski, et après ?

Photo : Piotr, avocat de Jacek, recule le moment où il va quitter son client, condamné à mort, dans Tu ne Tueras point – © MK2

Krzysztof Piesiewisz, avocat rencontré pour le tournage d’un documentaire (avorté) sur les procès des accusés de Solidarność, propose à Kieślowski (dès 1983 et donc avant l’écriture de Sans fin) de filmer une fiction inspirée des Dix commandements bibliques. Un programme délicat, dans une Pologne très catholique, sans parler du contexte politique (nous sommes toujours dans la République populaire de Pologne, à la fin de l’Etat de guerre). Ils s’attellent à la tâche : ce sera une série pour la télévision polonaise, dix épisodes d’un peu moins d’une heure, tournés par dix jeunes cinéastes différents. Finalement, Kieslowski reprend à son compte toute la réalisation, mais confie l’image à neuf chefs opérateurs. Le tout est tourné en à peine plus d’un an, et montre une poignée d’habitants d’un immeuble du nord de Varsovie, confronté à des choix moraux, comme une version moderne du Décalogue. Deux des dix épisodes sont tournés en version long métrage pour le cinéma.

© TVP

Décalogue 1 : l’extrait choisi montre Paweł, le jeune fils de Krzysztof, qui interroge son père, au petit déjeuner sur la mort. Krzysztof propose une explication très rationnelle : arrêt des organes, du cerveau. Le garçon est troublé, car sa tante, croyante, lui parle de l’âme. Krzysztof, quant à lui, “à vrai dire, ne sais pas”. On ne peut s’empêcher d’établir un parallèle avec l’autre Krzysztof, Kieślowski, qui a énormément douté, tiraillé entre son sens pratique et la sensibilité aux mystères de la vie : “si Dieu existe, il faut le réveiller”, disait-il par exemple. Ce même Krzysztof qui va ensuite calculer savamment avec son fils l’épaisseur de la glace d’un étang, où Paweł ira patiner. Krzysztof va même la nuit vérifier la solidité avec un bâton. Mais, le lendemain, contre toute attente, la glace cède et Paweł meurt. Le père est effondré, entre dans une église (en construction) et renverse l’autel : aurait-il adoré un autre dieu et aurait-il était puni, ou n’est-ce que la fatalité ?
Une explication existait dans le scénario original : les chaudières des immeubles avaient été vidangées, relevant la température de l’étang. Piesiewicz et Kieślowski ont gommé ce passage, conservant le mystère. Ils avaient longuement travaillé cet épisode, le premier, qui devait donc donner le ton de la série.

© TVP

Dans Décalogue 2, une femme est enceinte d’un autre homme que son mari, Andrzej, alors que ce dernier est entre la vie et la mort. Elle demande au médecin de lui confirmer si Andrzej est condamné ou non, pour choisir d’avorter ou de garder l’enfant. Une terrible atteinte au serment d’Hippocrate.
Après avoir longtemps hésité, le docteur lui dit qu’Andrzej est perdu. Pourtant, le mari guérit miraculeusement…

  © MK2

Tu ne tueras point est la version longue du Décalogue 5. Dans cette version cinéma, le récit s’attarde plus longuement sur l’avocat, Piotr, qui est ici attablé avec son amie dans un restaurant, alors que Jacek, qui va accomplir un meurtre terrible quelques instants après, passe juste derrière lui : un exemple des croisements de personnages (par hasard ?), chers à Kieslowski. Peu avant, Jacek avait repoussé deux femmes qui voulaient lui dire la bonne aventure, et qui l’ont maudit. Un signe du destin ? Dans la même séquence, l’amie de Piotr déchiffre, par jeu, ses lignes de la main…

  © TVP

Tomek observe sa voisine d’en face, Magda, avec un télescope dans Décalogue 6. Secrètement amoureux, il finit par l’aborder et lui avouer qu’il l’épie. D’abord révoltée, Magda est intriguée et attendrie par le jeune homme. Mais quand elle lui demande ce qu’il veut (lui faire l’amour, l’embrasser?), il répond qu’il ne veut rien. Il finit par se raviser et lui propose d’aller manger une glace, ensemble.
La solitude : Kieślowski l’observe partout et nous la montre avec empathie : il parle ainsi par exemple de ces gens âgés qui vivent en marge, ou de cette femme qu’il a vu pleurer, au téléphone, dans une cabine…

© TVP

Changement de ton pour Décalogue 10. Une comédie acide qui met en scène deux frères, Jerzy et Artur, que tout oppose mais que la collection de timbres léguée par leur père (une fortune) unit. Ici, à la fin de l’épisode, Jerzy et Artur ont tout perdu et achètent quelques timbres sans valeur pour repartir à zéro. Le postier (le même que celui de Décalogue 6, Tomek) lui propose d’acheter un timbre « 40e anniversaire de la Milice et de la Sûreté » (ce qui devait faire rire sous cape les spectateurs polonais de l’époque) ou un phoque…
C’est aussi la séquence-révélation de ce dernier épisode, quand les frères croisent dans la rue, devant la poste, les trois personnes qui les ont bernés, accompagnés de leurs grands chiens noirs, tous semblables.

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