“Jeux interdits ” : le livre d’Yves Vaillancourt (2016)

L’homme n’est pas lui-même la source de son désir… Sous-titré “Du Décalogue à la Trilogie de Kieślowski”, l’essai d’Yves Vaillancourt (2016) se propose  d’analyser le Décalogue mais aussi d’autres films de Kieślowski à la lumière des travaux de René Girard sur la “théorie du mimétisme”.

Le cycle du Décalogue proposant d’examiner la transgression des interdits bibliques dans le contexte moderne de la Pologne des années 1980, Yves Vaillancourt montre en effet comment le désir y procède “par imitation”.
Dans l’avant-propos, l’écrivain se fixe trois objectifs :
– les mécanismes humains de la “révélation au sujet du commandement, de son interdit et des conséquences de la transgression”. L’auteur révèle qu’après avoir eu l’intuition puis la confirmation progressive de la “structure mimétique du Décalogue”, il a été surpris de relever ces mots dans une interview de Krzysztof Piesiewicz (co-scénariste de Kieślowski de Sans Fin à Rouge) par Vincent Amiel : “La base de mes réflexions, ce sont les livres de René Girard” ;
– ensuite, “redonner au religieux sa place dans l’interprétation du Décalogue” en démontrant “la pérennité du symbolisme religieux et chrétien au sein du Décalogue” ;
– enfin étudier, dans cette même perspective du mimétisme, les autres fictions de Kieślowski (une nouveauté de cette seconde édition revue et augmentée).

A la recherche du mimétisme dans le Décalogue

L’étude démarre avec pour compagnon le “chien, meilleur ami de l’homme”, les chiens que le cinéaste aimait tant, qui figurent en bonne place dans son œuvre, animal mimétique s’il en est !
Chacune des deux premières parties plonge ensuite dans la plupart des épisodes du Décalogue pour y mettre en valeur des exemples frappants de mimétisme.
Ainsi, dans la séquence du Décalogue 3 à l’école de théâtre, on remarque “la nature artificieuse de ce désir mimétique” (celui d’Ania pour son père, Michel). Comme le jeu de la scène d’amour qu’elle tente (avec pour partenaire son petit ami) n’est pas jugé convaincant par le professeur, celui-ci “s’empare alors des épaules d’Ania et la place dans la situation du garçon, et lui déclame son propre texte, une inversion qui montre bien la réversibilité du désir mimétique.” En conclusion, la scène “dévoile le caractère faux et théâtral du désir suscité par le triangle amoureux, ce désir mimétique avec lequel Ania, Michel et tous les tiers de leurs vies sont aux prises.”
Dans la seconde partie, par exemple, les prénoms et les actes des protagonistes sont confrontés à ceux de leurs homologues bibliques : Michel (le père dans le Trois) affronte le dragon (du désir incestueux), Jacek (du Décalogue 5), qui va mourir, a pour nom de famille Lazare, et se confie à son avocat, Pierre (à l’image du fondateur de l’Eglise dans le Nouveau Testament)… Sans parler de Magda, la femme volage du Six, bien entendu associée par le prénom et son comportement à la Madeleine des Evangiles.

Doubles et effets-miroirs dans les films de Kieślowski

Quant à la troisième partie, elle pointe de nombreux exemples de comportements mimétiques dans Sans Fin aussi bien que La Double vie de Véronique ou les Trois couleurs. Il faut dire que les films regorgent de personnages-miroirs : Antek de Sans Fin a pour successeur un avocat nommé… Labrador (nom peu courant en Pologne comme ailleurs ; le mort possédait par ailleurs un labrador qui joue un curieux rôle psychopompe dans le film), le jeune juge de Rouge semble vivre une existence parallèle à celle de l’ancien juge Kern, et dans Bleu, Olivier reprend l’œuvre (et la femme) du compositeur mort, Patrice. Sans parler de la constante et troublante gémellité de Weronika et Véronique dans La Double vie de Véronique.
Yves Vaillancourt “persiste” ici à se “référer à la théorie de René Girard, qui éclaire justement le mimétisme humain. […] Girard a développé la thèse suivant laquelle les grands écrivains (Shakespeare, Dostoïevski, Proust) utilisent la figure du double pour illustrer que l’homme n’est pas lui-même la source de son désir. Celui-ci lui vient par imitation.

Un nouveau terrain d’études de l’œuvre kieślowskienne

Après les nombreuses études formelles sur les doubles et les reflets dans l’œuvre kieślowskienne, voici un beau nouveau terrain d’exploration que nous vous conseillons d’aborder ! Une nouvelle et originale… pierre à l’édifice des commentateurs de l’œuvre du réalisateur polonais.

“Jeux interdits, du Décalogue à la Trilogie de Kieślowski” d’Yves Vaillancourt (2016), Presses de l’Université Laval (Québec), diffusion France : Hermann Editions. ISBN 978-2-7637-3150-6, 162 p., 18€ ou 24.95 $.
Yves Vaillancourt est écrivain, photographe et professeur de philosophie.

[ a. martin, mai 2020 – merci à Yves Vaillancourt et Hermann Editions ]
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