“Le Décalogue ou « L’Enfer éthique” : le livre de Valérie Maréchal (2019)

C’est l’été : chaleurs, bagages légers conseillés. Alors, pourquoi pas emporter pour la plage ou les longues soirées d’été cette parution récente consacré au chef d’œuvre de Kieślowski ? D’un poids raisonnable (360 g), mais plus de trois cent pages denses pour le livre de la philosophe messine, “Le Décalogue ou « L’Enfer éthique »”, qui revisite la célèbre série « dans le triple creuset de la théologie, de la philosophie et de la psychanalyse ». Nos impressions et quelques questions à l’auteure…

Dès les premières pages, on comprend que la légèreté de l’ouvrage cache un fourmillement d’idées et une analyse sérieuse et mûrie du Décalogue. L’ouvrage force l’admiration, tant par le parcours des comportements et motivations des différents personnages que par l’analyse de mille détails comme, entre autres, le lièvre du Deux, l’agrandissement de la photo de Marysia, la sœur morte, dans le Cinq, ou encore le contorsionniste du Sept…

Parcours rapide

Le livre est logiquement divisé en dix chapitres. Chacun comporte un titre plus ou moins attendu «Crime et châtiment » pour le Cinq mais aussi «Tout sur ma mère » pour le Sept ! Après l’exposé de «l’enjeu » de chaque épisode, le texte s’articule en sous-parties clairement titrées (comme, pour le Six : «Les vitres : transparence ou obstacle », «L’œil du cyclope : un regard visionnaire », etc.) avant la conclusion. Les notes sont abondantes, et on en recommande bien entendu la lecture, qui apporte de précieux complément d’informations, éclairages, et autres pistes de lecture.

Au hasard des pages

La place nous manquerait pour citer les multiples commentaires du film, les pistes, les questions soulevées par ce livre. Quelques exemples notables tout ce même.

Les relations filiales, la place du père et de la mère intéressent particulièrement notre auteure qui a fort à dire, particulièrement pour le Quatre (aux limites de l’inceste) ou le Sept (où la grand-mère prend la place de la mère et les pères sont effacés), ou bien dans le Dix, où les deux frères découvrent la passion secrète de leur père à sa mort : Valérie Maréchal sous-titre ici « Mon père, cet inconnu », et sa conclusion : « Caïn aime Abel »

Au-delà des dilemmes connus des épisodes, comme celui de Dorota (doit-elle avorter selon que son mari doit survivre ou non ?) et du médecin (comment respecter le serment d’Hippocrate face aux questions de Dorota ?), les grandes symboliques, les grandes questions éthiques et la psychologie des personnages sont largement étudiées : ainsi les comportements de cette même Dorota « agressive, tourmentée, écartelée entre l’amour, le désir et la culpabilité » ; « pourquoi, alors qu’il n’est jamais dupe […] [Janusz] accepte-t-il de suivre [Ewa] » dans la nuit du Trois ; la souffrance amoureuse et la « régression consolante » de Magda dans le Six, pour ne citer que trois exemples.

Mais le sens se niche aussi dans les détails. Ainsi, au tout début du Un le père, Krzysztof, faisant des pompes avec son fils : une idée « judicieuse […] elle le montre à la fois en bas, collé au sol […] et mettant toute son énergie à s’en détacher […] ». Il y aura dans la suite de l’épisode d’autres déplacements verticaux mis en valeur : l’ascenseur, les escaliers… On aborde d’autres éléments ténus quoique révélateurs et prégnants, sur lesquels on n’avait pas lu beaucoup de littérature, comme, dans le Quatre, le grand poster Marlboro dans la chambre d’Ania, ou cette fine analyse de la « scène représentant la jeune fille perplexe et déboussolée, aux prises avec la double enveloppe et les ciseaux […] d’une éloquence appuyée ». Les déambulations de Jacek au début du Cinq, ses interactions avec la fille du cinéma, le portraitiste, la photographe ou les jeunes filles derrière la glace sont aussi précisées.

Comprendre ou interpréter ? Cette fameuse bouteille de lait !

Restait à comprendre comment on peut encore, en 2019, relire l’œuvre, proposer des interprétations. Valérie Maréchal n’avait-elle pas dû pousser sa pensée à certains moment un peu plus loin qu’une analyse objective des films, pour émettre des hypothèses et susciter des réflexions ? Nous l’avons précisément questionnée sur ce point. Elle connaît « l’aversion de Kieślowski pour les interprètes de son travail » et est très consciente du danger : « multiplier les interprétations revient à courir le risque de la pure gratuité, de l’arbitraire le plus total, du relativisme aveugle, ou de la dénaturation de l’œuvre sur la base de projections personnelles. L’autre risque est d’interpréter un détail ou une scène isolément de tous les autres, ce que l’on est tenté de faire quand on voit le film la première fois, ou une seule fois. […] »

Et elle cite la fameuse bouteille de lait, dont le réalisateur avait déclaré qu’elle n’était …«qu’une bouteille de lait », ou encore le doute qu’il laissait planer sur la vraie “qualité” de l’observateur muet, même pour son acteur, Artur Barcis. Si elle reste prudente, Valérie Maréchal estime Kieślowski « excessif » : pour elle, il y a bien du sens ; « […] la marque véritable du génie artistique implique que les artistes soient dépassés par la charge émotionnelle et symbolique de leur œuvre. »

Elle a, par précaution, choisi de laisser «dans l’ombre certains détails […] [pour] ne pas être dans le jugement de valeur, et de privilégier les questions pour éviter de succomber à la tentation d’une interprétation qui serait une explication ficelée. » Mais elle avait aussi la volonté d’«éclairer ce Décalogue que tout le monde autour de moi trouve obscur, ou sur lequel j’entends des points de vue partisans et négatifs […] ». Mais alors, juge-t-elle globalement son interprétation « raisonnable » : elle assume ce qualificatif et voit dans son livre « une problématique cohérente, autour de laquelle les symboles prenaient un sens de plus en plus évident. » Elle ne se laisse pas démonter, quand bien même elle croit que « Kieślowski (ou Piesiewicz, qui est encore vivant) s’inscrirait en faux contre tout ce que j’ai proposé comme sens ! », car « si ce sens était clair, il n’y aurait ni art ni artistes (et pas d’humanité non plus […]) » L’auteure cite un exemple précis que nous ne résistons pas à vous livrer in extenso : «la barque en Décalogue 4 […] ? Ils diraient sans doute qu’il n’y a aucune raison, ou bien qu’ils souhaitaient que la scène ait lieu au bord de l’eau (dans la plupart des films, l’eau ne représente pas la mère, chez Kieślowski, si !) Or, quand je présente la barque transportée par l’observateur muet comme la mère manquante en Décalogue 4 (et non comme l’ange gardien du Décalogue 3, ou la conscience de Décalogue 2), c’est à partir de tout le film, tous les autres signes (la forme rhombique, l’eau, les enveloppes, les autres apparitions du rameur dans le film…). Même chose pour l’interprétation des quatre apparitions de la boîte à gants en Décalogue 9. »

A l’origine : l’effet “Décalogue

Comme beaucoup de spectateurs de la première heure (voir les multiples témoignages recensés dans nos livres sur Kieślowski), Valérie Maréchal raconte son engouement : « le Décalogue nous avait beaucoup ébranlées, ma mère et moi lors de sa “sortie” à la télévision sur Arte. Ma mère avait enregistré tous les films du corpus sur des cassettes VHS […] »

En 2016, elle avait écrit un premier livre “L’Amour au cinéma”, où figure une analyse de “Trois couleurs : Blanc”. Robert Scholtus, prêtre messin, l’a « sollicitée pour animer un cinéclub consacré au Décalogue de Kieślowski. » Elle poursuit : « Tout en acceptant avec joie, j’ai présenté cet ensemble de dix films avec frustration : il y avait trop de films et des films trop riches […] ». Elle a donc voulu écrire mais « l’entreprise d’en faire un livre m’a paru inaccessible, jusqu’à ce qu’un ami, professeur retraité de philosophie à la Sorbonne […] me propose […] de participer à ce projet. » Le co-auteur jette l’éponge ; alors, déçue, elle décide « de mener le travail coûte que coûte, même seule. ». Ce qui nous vaut cet « Enfer éthique » enfin paru.

Nous avions encore aiguillonné la philosophe : «n’y a-t-il pas des zones d’inconfort, ou des compromis à trouver, pour évoquer dans un même livre, des domaines divers mais aussi l’aspect théologique de la série ? De se référer aussi bien aux Ecritures ou Saint Augustin qu’à Freud, Dolto ou Sartre ? » S’est-elle trouvée «à l’aise dans ce brassage d’idées et de signifiants ? »Elle nous répond : « la philosophie que j’ai toujours aimée est celle qui a la capacité de se saisir de la vie sous toutes ses formes, en s’alliant pour cela à la littérature, au cinéma, à la psychanalyse, à la poésie », et pour la partie théologique, elle a assisté à des « cours en université […et] des soirées d’exégèse biblique dispensées par Gérard Sindt, le prêtre de ma paroisse. »

On aurait pu attendre un autre livre sur d’autres films de Kieślowski. Mais Valérie Maréchal, qui avait pourtant « été tentée par une thèse de philosophie sur Kieślowski (le problème moral traité en trois temps, celui des documentaires, du Décalogue, et de la trilogie) » est moins emballée par les autres films  (tout en restant « quand même passionnée par son œuvre en général » et a «aujourd’hui le sentiment d’avoir fini [son] travail avec le Décalogue. C’est lui qui m’intéresse et me bouleverse le plus […] » sur une thématique qui l’«intéresse le plus particulièrement – la famille, l’enjeu de filiation. »

Conclusion : Le Décalogue, toujours ouvert

Banco, donc pour ce livre, riche en interprétations sur lesquelles on pourra rebondir, et pour le travail mais aussi la retenue de son auteure, qui propose largement des clés, tout en laissant la porte ouverte. Sur la plage ou ailleurs, vous l’aurez compris.

Comme toujours avec Kieślowski, quelles que soient les explications, c’est peut-être cela « aussi », comme il aimait à le répéter à ses collaborateurs. Ou encore autre chose. Le cinéaste polonais n’a pas fini de nous interroger, de nous marquer, de nous rendre responsables, aussi.

[ a. martin, juin 2019 – merci à Valérie Maréchal et Jacques Flament ]

Le Décalogue ou « L’Enfer éthique” de Valérie Maréchal (2019)
ISBN 978-2-36336-380-0 – Ed. Jacques Flament – 314 pages, 20 euros
Valérie Maréchal enseigne la philosophie en Lorraine.

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