Irène Jacob à l’Institut Lumière à Lyon (2022)

Longue discussion entre Thierry Frémeaux, directeur de l’Institut Lumière et Irène Jacob le 17 mars 2022 à l’Institut, à Lyon. La nouvelle présidente, qui a remplacé Bertrand Tavernier fin 2021, revient sur sa carrière, la Double vie de Véronique (film projeté après la rencontre), sur le théâtre, le cinéma, l’Institut…

La carrière d’Irène a tout d’abord été rembobinée, avec de nombreux éclairages sur les principaux points de sa carrière théâtrale puis au cinéma « j’avais fait toutes les démarches : des courts-métrages ici et là, des castings dans les écoles de cinéma, j’avais envie de rencontrer [le cinéma], je n’étais pas sûre de le rencontrer, mais je l’espérais… »
L’actrice est donc revenue sur des étapes que ceux qui la suivent connaissent : son choix par Louis Malle pour Au-revoir les Enfants, parce qu’elle savait jouer d’une piano [NDLR : et y joue une professeure de piano], la méthode de direction d’acteur très pragmatique pour ce film « qui commence par la façon dont il place la caméra », une direction avec des costumes, trois ou quatre gestes : « pas besoin de faire beaucoup plus […] je me suis dit, c’est fou comme on peut camper un personnage par des actions physiques concrètes. »
Elle confie aussi qu’on lui a demandé de revenir en post-production car sa voix était un peu forte : « je paniquais : je me suis dit, ça y est, je suis “théâtrale” […] c’est la fin de ma carrière” [rires] !  » Elle a doublé la scène avec une voix suave. Peut-être trop, cette fois : le réalisateur a jugé qu’on garderait la prise (sonore) originale.
On évoque aussi sa présence sur les tournages de Rivette (La Bande des Quatre) : « je me demande si je ne rêve pas ; ce sont des rencontres extraordinaires… » ou encore Radovan Tavic (pour Erreur de Jeunesse).


© Caroline Cottier

Elle raconte aussi ses échanges avec la directrice de casting, Margot Capelier [on apprend à cette occasion qu’un livre paraît à la fin du mois d’août aux éditions Actes Sud sur ce sacré personnage, avec son franc-parler, son ton brusque, revêche parfois mais aussi « un cœur en or », dit Irène.
Margot, c’est elle qui lui demande de revenir des Etats-Unis (alors qu’Irène s’apprêtait à filer dans un long road-trip)… pour des essais avec Krzysztof Kieślowski, pour le double rôle principal de La Double vie de Véronique. On connaît la suite : Irène Jacob revient sur les longs essais « toutes les scènes […] une vraie rencontre », le réalisateur qui la rappelle en lui disant « j’ai ce que tu sais faire… maintenant, j’aimerais voir ce que tu ne sais pas faire… » la confiance, ensuite, puisque Kieślowski était reparti en Pologne alors qu’elle préparait le double rôle de son côté (elle précise avoir fait appel à Jack Garfein, un prof’ de l’Actor’s studio, alors qu’elle ne devait revoir Kieślowski que dix jours avant le premier clap : « une grande confiance qui m’était faite ». Plus loin, elle ajoute : « il donnait pas mal de confiance à ses collaborateurs, que ce soit musicien, comédiens… il avait toujours envie d’une grande tension sur le plateau » Elle parle encore de la volonté de Krzysztof d’aller à l’essentiel, habitude aussi prise avec la censure (le fameux mantra : “quand c’est trop explicite, je coupe”)… « jamais il ne nous expliquait son film, car il avait envie que chacun se fasse son histoire… il vous laissait assez libre, mais une grande concentration, très peu de prises, une ou deux… » Elle parle aussi « des signes des correspondances, un côté assez fataliste » mais aussi « surtout, un regard très très fort, quelqu’un qui regardait profondément ses acteurs, qui les touchait » Elle redit comment il se plaçait « au plus près, sous la caméra… » pour être actif : « sa tension participe à la scène. »


© Caroline Cottier

Et elle rappelle qu’à l’époque, elle n’aurait « jamais imaginé rencontrer un réalisateur polonais ! ». Elle parle justement du contexte des années 90, de l’Ecole de Łódź dont sont issus la plupart des chefs-op’ polonais, des propositions des chefs-opérateurs polonais, parfois considérés comme co-scénaristes, du travail avec Sławomir Idziak sur La Double vie, de la rencontre avec la Pologne et sa langue : quelques jours là-bas dans une famille, pour s’imprégner avant le film, l’apprentissage du texte polonais…
Lorsque Thierry Frémeaux cite le Prix [d’interprétation féminine] qu’elle reçut à Cannes en mai 1991, elle avoue avoir été impressionnée, prise par l’émotion : « c’était tellement fort […] ce genre de jour où tout est extraordinaire […] j’ai remercié, bien sûr, mais je n’ai même pas dit “Krzysztof Kieślowski”, c’était tellement évident pour moi… »
« Après le prix, j’ai reçu beaucoup de propositions, des films commerciaux… » Surtout, elle qui avait désormais une certaine liberté de choix, elle ne comprenait pas pourquoi elle aurait dû travailler avec des réalisateurs qui lui disaient qu’ils n’étaient pas libres [car contrôlés par les studios !]. « j’ai fait des choix de cœur, par exemple Razianov, complètement inconnu ici mais LE réalisateur connu en Russie… J’ai passé trois mois à Moscou sur ce film. Ce film ne s’est pas beaucoup vu. »
Elle parle de plusieurs titres qu’elle a tourné ensuite et qui lui ont beaucoup plu, que ce soit Rouge, bien sûr, mais aussi Othello, avec Laurence Fishburne, ou le film avec Antonioni, Par-delà les nuages, dont Wim Wenders était l’assistant qui “assurait” la réalisation, le cinéaste italien étant malade.
Irène raconte : « Antonioni avait eu une attaque et n’était capable de dire que quelques mots. Par contre, il pouvait dessiner les plans […] et sa femme Erica arrivait à comprendre ce qu’il voulait… C’était un travail vraiment très différent : avec Krzysztof, il y avait beaucoup de prises et beaucoup de montage, Antonioni faisait ses fameux plans-séquences qui ont inspirés d’autres réalisateurs : on faisait un plan par jour [rires dans la salle] Oui ! on le répétait, il le préparait, on le tournait, deux ou trois fois, et voilà. […] il aimait improviser. On avait préparé la scène du matin, et… on partait comme cela pendant 3 heures, il restait dans le noir, regardait et il dessinait au crayon le trajet qu’on allait faire. Wim Wenders aidait à l’organiser, et on le tournait plusieurs fois. Antonioni avait un combo, puisqu’il ne pouvait pas voir près de la caméra, il touchait de ses doigts nos figures sur l’écran [elle mime en silence, la salle murmure] c’était très touchant […] et pour lui, il voulait, dans l’idéal, ne tourner que ce qu’il montait, donc le montage, c’était trois coups de ciseaux ! »
Thierry Frémeaux et Irène Jacob passent plutôt rapidement sur le film ultime de Kieślowski, Rouge. Mais ne doit-on pas voir La Double vie de Véronique après la rencontre ?


© Caroline Cottier

Place au théâtre ! Thierry Frémeaux l’interroge sur la différence entre comédienne et actrice. Irène Jacob : « je suis partie tourner dans beaucoup d’endroits différents. J’ai regretté de ne pas faire plus de films français. […] je tournais ici et là, et quand j’avais 28, 30 ans, je me disais “bon, peut-être que ma vie va se faire ailleurs, on attend, ça dépend de plein de choses, Et en 2000, je rentre à Paris, en me disant : “j’ai rêvé d’être ici, et comment se fait-il que je suis toujours sur les routes ? Et là, on me propose une pièce de théâtre avec Jérôme Kircher… qui est devenu mon mari, depuis. Je n’avais pas rencontré de metteurs en scène au théâtre qui m’aient autant inspirée que ceux rencontrés dans le cinéma… J’ai enchaîné avec une pièce à Londres. Et j’ai rencontré des metteurs en scène qui m’ont beaucoup plu, de nouveau des metteurs en scène étrangers qui m’ont beaucoup inspirée [Ostermeier, Katie Mitchell…] »
Elle fait une parenthèse sur le spectacle qu’elle a monté récemment avec Keren Ann, entre poème et musique rock [et elle annonce la date pour le 26 juillet à Lyon]. « Quand on vit une aventure, il y a souvent des musiques, des films, des textes qui l’accompagnent… »
Elle rappelle qu’elle a aussi tourné pour des séries récemment, comme The Affair, des tournages différents, bien sûr, mais « chaque fois, ce qui m’intéresse, c’est de rencontrer des comédiens, […] un film de cinéma, c’est un film où l’on prend le temps de la recherche et de l’aventure, de ne pas savoir ; les séries, c’est une autre façon de faire, il faut aller vite, il faut produire, arriver […] [ les films de cinéma ce serait comme] de la recherche fondamentale, on ne sait pas ce qu’on va trouver mais on le cherche ensemble, alors que les séries, c’est un peu comme des jams de jazz, comme des musiciens qui se rencontrent un soir… » Elle conclut : « j’en viens à me dire que, dans une soirée, le plus important, c’est que quelque chose se passe, se transmette… »
Et la musique ? « Après La Double vie de Véronique, on m’a proposé pas mal de choses, j’ai chanté, pour Perséphone, Jeanne au Bûcher. Et avec mon frère, on a écrit deux albums, le premier se nomme “Je sais nager”. Il est guitariste, je l’adore, et quand j’étais enfant, c’était mon soleil… » Elle raconte son envie d’écrire un disque à deux, de le monter, de le défendre : « ce n’était pas simple de chanter en public, mais je suis contente d’avoir cela, aussi. » Et puis Vincent Delerm : « …le premier qui m’a invitée  […] ça lui était égal de savoir si je savais ou pas chanter… il voulait juste l’émotion d’une voix, et même que je chuchote… »
Thierry Frémeaux raconte que L’Institut avait rendu un hommage à Philippe Sarde (en 2021), et comme celui-ci était présent à l’ouverture, on avait demandé à Irène de chanter. Parenthèse, donc, pour revoir un un petit moment de cette soirée, où elle est accompagnée d’Alain Chabat.

Thierry Frémeaux annonce ensuite la petite cérémonie qui aura lieu dans la Rue du Premier film… Il évoque avec Irène Jacob son tournage TV pour Jacques Deray (La Lettre d’une Inconnue)…
Irène : « Zweig, j’avais adoré quand j’avais 19-20 ans, et là je me retrouvais à le revisiter, j’ai adoré […] Jacques Deray disait : “c’est mon film le plus personnel”. C’était formidable, parce que j’avais adoré tous ses films, qui n’avait rien à voir avec cette histoire : une femme qui n’ose pas dire qu’elle aime à un homme, qu’elle ne vit que par lui. C’était très délicat… »

Thierry Frémeaux fait mine de s’étonner : « ce qui me frappe, c’est que tu connais tout le monde [dans le milieu du cinéma] ! » Elle répond que le travail avec Kieślowski lui a : « vraiment donné un passeport. Ses films ont été vus par beaucoup de réalisateurs, cela fait partie des films “amis” entre eux… »
Comme le directeur de l’Institut Lumière évoque le film Incognito dans lequel elle a tourné (l’acteur Peter Weller qu’elle avait rencontré sur le film d’Antonioni devait le réaliser, mais a été limogé au bout de deux semaines et c’est John Badham qui reprenait le job, mais n’avait pas le “final cut” !), il pose la question : « Mais n’y a-t-il pas des moments où tu te dis : “mais qu’est-ce que je fais là” ? »
Petit rire d’Irène… Elle hésite un moment avant de répondre : « oui, bien sûr, avec un film, il peut y avoir des moments très durs… […] c’est un métier extraordinaire, qu’on remercie de faire, et un métier qui a aussi ses descentes : il faut pouvoir quitter un film, passer à un autre… […] c’est un métier d’émotion, il faut parfois les dépasser […] on sait qu’on travaille avec des émotions qui ne sont pas calculables […] »

Vient le temps de l’hommage à Bertrand Tavernier, cinéaste fier d’être Lyonnais, et surtout fin cinéphile. L’Institut diffuse un clip composé l’année dernière, avec quelques bons mots du réalisateur, dont une série de « formidables ».
Mais maintenant, c’est Irène Jacob qui est présidente : Thierry Frémeaux la complimente pour sa connaissance du milieu, du métier. Elle commente cette passion qu’elle a pour divers cinémas, pour une profession en pleine mutation. Le directeur de l’Institut lui dit avec un brin d’humour qu’elle n’a « pas intérêt à les décevoir ! »


Couverture du livre “Big Bang” © Albin Michel –
Irène Jacob à la librairie Albin Michel à Paris en novembre 2019 pour la sortie du livre (photo © alain martin)

Et il demande encore à Irène de parler de son roman, Big Bang, qui fait l’objet d’une dédicace avant la projection de La Double vie de Véronique. Elle explique en quelques phrases comment elle a grandi à Genève, dans les environs de l’accélérateur de particules, son père, physicien, travaillant au CERN. C’est au moment de la mort de celui-ci, coïncidant avec la venue d’un enfant, qu’elle a écrit le livre.


© Caroline Cottier

Ils partent ensuite ensemble dans la Rue du Premier film, où notre correspondante les suit, ce qui nous vaut quelques belles photos. Irène est réellement émue, à nouveau. On sait qu’elle aura à cœur de remplir son nouveau rôle [NDLR : ce que nous confirmons clairement ayant eu l’occasion de nous entretenir récemment avec elle sur sa double fonction, au sein du CNC [Centre national du cinéma et de l’image animée], de présidente de la Commission d’Avance sur recettes après réalisation après recette et également de nouvelle présidente de l’Institut Lumière].

Propos recueillis et photos © Caroline Cottier, merci.
Sélection des propos et article : alain martin, mars 2022