Emmanuel Finkiel : la douleur… humaine

Fin janvier 2018 : sortie France de La Douleur, d’Emmanuel Finkiel, premier assistant de Kieślowski, avec quelques beaux titres (Voyages, Nulle part terre promise, Je ne suis pas un salaud…). Nos impressions persistantes, quelques jours après avoir découvert La Douleur.

(photo-titre: Emmanuel Finkiel dirige Mélanie Thierry, © Læticia Gonzalez)

Des partis-pris, des risques, pourrait-on dire. C’est le premier film en costumes d’Emmanuel Finkiel, et une adaptation du livre de Duras. Autant dire qu’on attend au tournant le réalisateur de Voyages ou Nulle part terre promise. Mais, comme l’explique le réalisateur dans un entretien (dans le dossier de presse), « je n’ai pas vécu cette époque et je ne suis pas un spécialiste de Duras. En revanche, ce qui est décrit dans son livre, l’épaisseur de tous ces micros sentiments, je les connais ! ».
Alors Emmanuel a osé : la lenteur, des flous de dix ou vingt secondes (qu’il assume !), une bande son délicate – silences, froissements, pendule, musique minimale aux points cruciaux- ou parfois débridée (le restaurant, l’alerte aérienne…)


© Films du Losange

A fleur de peau…

Il y a des accents vermeeriens dans la lumière “naturelle” qui caresse ces intérieurs parisiens de la fin de la Seconde Guerre, ces  plans quasi-subjectifs (la nuque de Mélanie Thierry comme un refrain, ses déambulations dans les rues de l’Occupation…), ce regard attentif aux yeux, aux fronts, aux mains) et ces grands pans flous audacieux, donc. A la manière du peintre à la camera obscura, raconteur d’histoire silencieuse, Emmanuel Finkiel (avec son chef-op’, Alexis Kavyrchine qui a justement filmé Le secret de la chambre noire) utilise admirablement la lumière, mais tout cela sert bien sûr à partager la douleur de Marguerite. Une douleur humaine. La Douleur humaine. Le réalisateur a concentré toute son énergie à la saisir à fleur de peau, à fleur de nerf. Il décrit le texte de (Marguerite) Duras à la fois comme « extrêmement écrit, ciselé, construit » et, en même temps, « […] ses ficelles étaient grosses justement parce qu’elle nous les donnait à voir, justement parce que c’était là que sa douleur […] »

Marguerite attend Robert Antelme. Résistant arrêté, emprisonné, puis bientôt transféré : « mais où ? ». Dans la première partie du récit, elle entreprend le jeu du chat et de la souris avec Rabier, qui connaît des gens, et qui surtout rabat pour la Gestapo. Un jeu dangereux puisque Rabier, qui donne rendez-vous à Marguerite presque tous les jours, qui n’arrive pas à être sympathique, cherche certainement à lui soutirer des renseignements. Elle continue, peut-être parce que, dans cette époque trouble, dans ce manque d’informations sur les disparus, paradoxalement, il semble être le seul lien avec les camarades arrêtés, qu’elle nie par ailleurs connaître. Nous sommes au bout de la Guerre : c’est la Libération, mais ce n’est que le début de l’attente pour Marguerite.

Rendre visible et ressentir la prose de Duras

Puis il y a la terrible découverte, pour tous, avec le retour des rescapés des camps. Là aussi, Emmanuel Finkiel nous donne à voir, mais tout en retenue. Il suggère l’horreur, mais surtout il montre l’incompréhension. Enfin, il met en images la prose si particulière de Duras, avec ses redites, ses mots appuyés, il dédouble parfois son héroïne. Il faudrait encore parler des figures de l’ami Dyonis (Benjamin Biolay), de Madame Katz (Shulamit Adar, Voyages) attendant sa fille… Mais, chut. Après tout, c’est un film qui ne se raconte pas mais doit se ressentir. A vous d’éprouver La Douleur. En salles, dès le 24 janvier !

Entretien avec Emmanuel Finkiel dans le dossier de presse de La Douleur
 © Films du Losange

La Douleur a obtenu en 2017 le Prix Du Film D’histoire au Festival International Du Film D’histoire de Pessac, le Prix De La Meilleure Adaptation Littéraire et le le Prix D‘interprétation Féminine au Festival Le Croisic.


La Douleur (France, 2017, 2h06, sortie France le 24/01/2018)

Réalisation : Emmanuel Finkiel
Distribution : Mélanie Thierry, Benoît Magimel, Benjamin Biolay, Shulamit Adar, Grégoire Leprince-Ringuet, Emmanuel Bourdieu…
Production : Les Films du Poisson, Cinéfrance, KNM
Scénario : Emmanuel Finkiel, d’après l’œuvre de Marguerite Duras (P.O.L.)
Distribution France : Les Films du Losange
Coproducteurs : Versus Production, Need Productions, France 3 Cinéma, Same Player
Avec la participation de : Canal+, OCS, France Télévisions, Proximus, Eurimages, La Fondation Carac
Supporté par : La Région Ile de France, le Centre national du Cinéma et de l’Image Animée, Eurimages, la Fondation Carac
Chef opérateur : Alexis Kavrychine
Son : Antoine-Basile Mercier
Montage : Sylvie Lager
Costumes : Anaïs Romand
Chef décorateur : Pascal Le Guellec