La Double vie de Kieślowski : colloque les 1er-2 avril 2016 à Paris

1er avril 2016, 9h30 : le professeur Leszek Kolankiewicz (Directeur du Centre de Civilisation Polonaise de l’Université Paris-Sorbonne) présente le programme et révèle que le titre La Double vie de Kieślowski a été inventé par Tadeusz Lubelski, membre du conseil scientifique du colloque. Sa critique du film La Double vie de Véronique est parue dans le numéro 9 de la revue Kino, en 1991. Un titre motivé par la nature polono-française de la conférence et par son sous-titre : le passage du documentaire à la fiction.

NOUVEAU : Les actes du Colloque (octobre 2017)
(photo programme : DR)
Tadeusz Lubelski – © alain martin

Tadeusz Lubelski (professeur à l’Université Jagelonne de Cracovie) introduit le Colloque :
« Kieślowski est mort il y a vingt ans. Pour une œuvre cinématographique, 20 ans ne constituent pas une période propice. Selon une opinion répandue, il y a une impression de vieillissement et de perte d’actualité est éprouvée par le spectateur quand il regarde des films d’une vingtaine d’années, justement. » Il explique que contrairement aux films plus anciens où les costumes, décors ou coiffures datés semblent naturels, « les films de 20 ans ne riment à rien : ils montrent des gens similaires à ceux qui nous entourent aujourd’hui. » Il craint que « le cinéma de Krzysztof Kieślowski ne soit pas épargné par ce principe » alors que « Les six années triomphantes », de la première de Tu ne Tueras point à Cannes (1988) à Trois couleurs : Rouge (1994) sont « une époque d’accomplissement, d’éblouissement du public européen. » Et il parle d’une distribution parisienne « parfaite » du Décalogue : « Au cinéma Saint-André-des-Arts, tenu par le cinéphile Roger Diamantis […] pendant deux ans, les épisodes du Décalogue ont été projetés à raison de 5 séances par jour, 2 par 2. Années après années, les œuvres du réalisateur recevaient les prix annuels des critiques pour les meilleurs films en salle en France. »
Pour lui, dans la Pologne catholique, l’accueil des œuvres a été « moins enthousiaste. Et la symbolique des Trois couleurs n’excitait pas autant l’imagination. Mais le Kieślowski tardif suscitait un intérêt énorme, surtout auprès du jeune public. ». T. Lubelski rappelle que le cinéaste n’est pas oublié et que l’Académie polonaise du cinéma a décidé de dédier l’année 2016 à Kieślowski. L’œuvre complète est rééditée sur DVD, sous-titrée en anglais, et la Télévision polonaise a récemment rediffusé Le Décalogue en entier.

Tadeusz Lubelski présente ensuite “L’Amateur : une version améliorée de Premier Amour”.
Il met donc en parallèle Premier Amour, tourné en 1973-1974, commande de la Télévision polonaise, destinée principalement aux publics des festivals. et L’Amateur, achevé en 1979, deuxième long métrage de fiction de Kieślowski, destiné à une diffusion régulière en salles : « une expérience artistique importante du cinéma documentaire. » […]
Le professeur Lubelski a relevé dans un article récent de Stanisław Zawiśliński (le biographe polonais de Kieślowski) sur les projets non réalisés de Kieślowski la reproduction d’un feuillet dactylographié, daté de janvier 1971… « Sur les 6 sujets indiqués, un seul a été réalisé, sous le titre provisoire de l’Enfant, sur une fille qui attend un enfant non programmé, et sur l’acceptation sociale de la situation. Premier Amour a donc été annoncé très tôt… »
Pour Tadeusz Lubelski, le point de départ thématique des deux films est similaire : un couple attend la naissance de son premier enfant. « Pendant les cinq ans qui séparent les deux films, Kieślowski s’est éloigné du cinéma documentaire. Il réalise tout de même encore trois films documentaires, dont les Têtes parlantes, qui figure dans le palmarès des meilleurs films documentaires polonais ». L’Amateur, film de fiction, envisagé comme une meilleure version de Premier Amour, permettrait donc de répondre à une des questions centrales de ce colloque : « qu’est-ce qui a décidé un cinéaste, qui se déclarait au début de sa carrière réalisateur de documentaires, à atteindre finalement une stature internationale en tant qu’auteur de fictions centrées sur les secrets de l’âme humaine ? »

[…]

Mikołaj Jazdon de l’Université Adam Mickiewicz, à côté du professeur Leszek Kolankiewicz, le vendredi matin – © a. martin

Marcin Maron, de l’Université Marie Curie Skłodowska – © a. martin

Vendredi matin : le professeur Kolankiewicz précise que tous les titres du Colloque ont été inventés par Ania Szczepańska, et sont « très poétiques ». Il présente Mikołaj Jazdon, professeur à l’Université Adam Mickiewicz de Poznan, au Laboratoire du Film de la Télévision et des Médias. Sa thèse a pour titre : Les créations documentaires de K. Kieślowski, il a étudié le cinéma documentaire de Karabasz et réalisé plus d’une dizaine de films documentaires, dont la dernière rencontre avec K. Kieślowski, en 1996 : Ostatnie spotkanie. Il est également directeur du Festival de film off de Poznan. Mikołaj Jazdon introduit son intervention par un court extrait de Refrain, puis continue en polonais…

14h30-17h
Du plateau à la salle de montage (Table-ronde)
Présidence et discussion : Véronique Campan (Université de Poitiers)
Véronique Campan présente les invités du panel :
– Juliusz Machulski, comédien et réalisateur (Sekj Missia, Killer 1 et Killer 2) issu de l’École de cinéma de Łódź, il dirige aussi Zebra films)
– Jacek Petrycki, chef opérateur diplômé de l’école de Łódź en 1976 , également réalisateur et scénariste, qui a travaillé avec M. Łoziński, A. Holland, K. Zanussi… et qui travaille pour Chanel 4 et la BBC. Chef opérateur de nombreux films de Kieślowski pendant une vingtaine d’années
– Urszula Lesiak, assistante-monteuse sur La Double vie de Véronique, Bleu et Rouge, et monteuse de Blanc, a travaillé pour Pialat, Kusturisca, Lars von Trier, est co-réalisatrice de films documentaires
[NDLR : Irène Jacob, pressentie, était excusée ]

Jacek Petrycki, chef-opérateur pour Kieślowski, dès les années 70, intervient lors du débat de vendredi après-midi, et pour présenter Premier Amour, le samedi. © a. martin

Jacek Petrycki : « l’école de Łódź était et reste un endroit merveilleux, unique. Pourquoi ? Parce qu’on enseigne aux chefs opérateur la caméra mais aussi la philosophie et la littérature, le drame, la musique… C’est pour cela que quand ces élèves vont à Hollywood, ils sont puissants ! Parce qu’ils savent.
D’autre part, la collaboration avec le réalisateur est primordiale. Nous sommes de vrais collaborateurs. Je suis allé à la National Film and Television School de Londres, la 2e ou 3e plus grande école de cinéma : ce n’est pas la même chose. »

Juliusz Machulski : « Quand Kieślowski m’a choisi pour ce rôle dans Le Personnel, j’étais en première années d’études de réalisation, à l’école de Łódź. »
Juliusz Machulski avait alors 19 ans et raconte que Kieślowski l’avait repéré dans un bal commun aux trois sections de l’école de Łódź, où il était le seul réalisateur, et lui avait proposé le casting. Ses parents étaient acteurs, donc c’était plus facile pour lui. Mais ce qui l’intéressait surtout, plus que d’être acteur, c’était de participer à cette « aventure du film », de voir comment il était tourné.
Après, « Kieślowski m’a aidé dans mon travail à l’école, et comme j’étais fils unique, il est devenu comme mon frère ainé » Le premier film de Juliusz était un « polar, rétro, d’avant-guerre » [NDLR : Vabank], donc pas du tout le genre de Kieślowski ! « Il m’avait donné tout de même beaucoup de bons conseils ».

JP. « C’est un cas unique ! Je suis venu pour voir le film de diplôme de Kieślowski, j’ai assisté aux délibérations, et ensuite nous avons attendu. C’est la seule fois où c’est arrivé. C’était un collègue plus âgé, que je ne connaissais pas… Et puis on est allé boire une bière… » Une occasion unique, puisqu’ils ne se sont à nouveau rencontrés que deux ans plus tard.

Véronique Campan demande à Jacek de décrire le fonctionnement du système de production d’état et du studio de films documentaires de Varsovie (WFD) pour lequel Kieślowski a travaillé. Il précise qu’en plus de ce studio WFD, il y avait celui de films éducatifs de Łódź et le studio de films militaires à Varsovie [NDLR : pour lequel Kieślowski à tourné Nous étions soldats].
« Tous les héros, les camarades du Parti au commandes de ces studios voulaient avoir des films “d’opposition”, car ils pensaient qu’il était très possible que, deux semaines après, le pouvoir aurait complètement basculé. » Alors, les responsables expliquaient qu’il y avait bien la censure qui agirait, mais qu’« ils en avaient quelques-uns dans la poche ». Et si un nouveau pouvoir arrivait, ils diraient alors qu’ils avaient été les commanditaires. Ils se montraient donc généreux, même si ce n’étaient pas de gros budgets : « C’était très intéressant pour nous ! Car on pouvait tourner des films “vrais”. On a pu faire des choses absolument exceptionnelles ! »
A propos de la diffusion, Jacek explique : « La plupart des films étaient projetés dans les festivals, là où il y avait le meilleur public, mais jamais au cinéma. »

VC. « Mais certains films sont restés plusieurs années “sur les étagères”… »
JP. « Oui, Le Calme pendant six ans. »
JM. « Le Hasard aussi… C’était curieux, car le pouvoir disait qu’il fallait garder ses films “sur les étagères”, mais le plus important, c’est que ces films existaient : le gouvernement nous donnait de l’argent pour réaliser des films qui n’étaient pas bien accueillis ! Et après quelques années, on les a vus. C’est cela le paradoxe du système communiste en Pologne ».

JP. « Kieślowski est venu chez moi et m’a dit que pendant environ cinq ans, il s’était battu pour ses films, mais que maintenant il voulait faire quelque chose d’autre. Il n’a pas employé le terme de “positif”, mais c’est ce que cela voulait dire. Nous en avons parlé pendant plusieurs semaines, et au final nous avons conclu avec le documentaire L’Hôpital »
Un extrait de Szpital (L’Hôpital, 1977) est alors projeté.

[à suivre]
Merci à Ania Szczepańska, Mariola Omariola et Leszek Kolankiewicz pour l’organisation et leur bon accueil.
La présentation d’Alain Martin du 2 avril : Regards sur les publics de Kieślowski…

A noter : Dans le prolongement de l’intervention d’Alain Martin, une balade sur les traces de Kieślowski a eu lieu à Paris, le samedi 23 avril, dans le cadre du cycle organisé par l’Institut polonais de Paris :

Ballade Sur les pas de Kieślowski (avril 2016)

La Double vie de Kieślowski

colloque sous le Haut Patronage de l’Ambassadeur de Pologne en France Son Excellence Andrzej Byrt, organisé par le Centre de civilisation polonaise de l’Université Paris-Sorbonne et l’HiCSA de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, avec le soutien de l’Institut polonais de Paris.
Lieu : Université Paris-Sorbonne Salle des Actes, 17, rue de la Sorbonne, Paris 5e

Programme du Colloque

VENDREDI 1er avril 2016

Ouverture avec son excellence Andrzej Byrt, Ambassadeur de Pologne en France (excusé)

Introduction du colloque par Tadeusz Lubelski (Université Jagellonne de Cracovie)

1ere partie Les dramaturgies du réel

10h-11h30
Après les larmes documentaires, la fiction
Sous la présidence de Leszek Kolankiewicz (Université Paris-Sorbonne)

Mikołaj Jazdon (Université Adam Mickiewicz, Poznan) :
Entre “la poésie du concret” et “la dramaturgie du réel”, le cinéma documentaire de Krzysztof Kieślowski

• Tadeusz Lubelski :
L’Amateur : une version améliorée de Premier Amour

• Maciej Maron (Université Marie Curie Skłodowska, Lublin) :
La Vérité et les limites du réalisme

12h-13h
L’éthique à l’œuvre
Sous la présidence de Malgosia Smorag-Goldberg (Université Paris-Sorbonne)
DIscussion

• Agnieszka Kulig (Université Adam Mickiewicz, Poznan) :
L’éthique “sans fin” dans l’œuvre de Kieślowski

• Olivier Beuvelet (Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3) :
L’Image-fente : de l’expérience esthétique à l’émancipation éthique dans le Décalogue

14h30-17h
Du plateau à la salle de montage (Table-ronde)
Présidence et discussion : Véronique Campan (Université de Poitiers)
Avec :
Urszula Lesiak (monteuse de Blanc), Juliusz Machulski (réalisateur et acteur principal du Personnel), Jacek Petrycki, chef opérateur sur de nombreux films de Kieślowski.

17h30
Projection du Personnel (1975)
En présence de Juliusz Machulski, acteur et réalisateur

Suite, dans le cadre du Festival L’Europe autour de l’Europe au Cinéma Le Grand Action (5 rue des Écoles, Paris 5e)

19h
Accueil

19h30
Projection de cinq courts-métrages “documentaires” de K. Kieślowski,
en présence de Jacek Petrycki, chef opérateur :
Le Bureau (Urzad, 1966)
L’Hôpital (Szpital, 1977)
Du Point de vue du Gardien de nuit (Z punktu widzenia nocnego portiera, 1977)
La Gare (Dworzec, 1980)
Les Têtes parlantes (Gadajace glowy, 1980)

21h30
Buffet polonais

SAMEDI 2 avril 2016

9h30-10h
En quête de publics et de sources
Présidence et discussion : Tadeusz Lubelski

• Alain Martin (journaliste, auteur de quatre livres sur Kieślowski) :
Regards sur les publics de Kieślowski ou l’expérience d’un passeur

• Ania Szczepańska (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) :
Exhumer de nouvelles archives : le fantasme du chercheur-cinéaste ?

• Maciej Maron (Université Marie Curie Sklodowska, Lublin :
la Vérité et les limites du Réalisme

Corps et télévision
Présidence et discussion :
Sylvie Rollet (Université de Poitiers)

• Mathieu Lericq (Aix-Marseille Université) :
Krzysztof Kieślowski, entre intimité et intimidation. Une anthropologie filmique du geste.

• Monika Talarczyk-Gubala (Université de Szczecin, École nationale supérieure Leon Schiller de cinéma, télévision et théâtre de Lódz) :
Le Décalogue de Kieślowski à la lumière des études contemporaines sur la qualité télévisuelle.

11H45
CONCLUSION
Présidence et discussion : Tadeusz Lubelski

Intervention d’Ania Szczepańska (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

Projection de Premier Amour (Pierwsza Milosc, 1974)
en présence du chef opérateur Jacek Petrycki

13H30
Clôture du Colloque

Télécharger le programme du Colloque