Cycle Kieślowski : Le Hasard [Przypadek]

Avec l’avant-dernier film du Cycle Kieślowski 2019, nous suivions le destin du jeune Witek, qui a interrompu ses études de médecine à la mort de son père. Pour se rendre à Varsovie, Witek arrive in extremis à la gare et tente d’attraper un train. S’ensuivent trois versions de son destin, selon qu’il monte ou pas dans la voiture : sera-t-il membre du Parti, opposant clandestin ou finalement médecin ?

[ Photo : © TOR studio Filmowe]

Terminé clandestinement en 1981 puis censuré, Le Hasard a laborieusement été accepté au Festival de Cannes, dans la section Un certain regard en 1987, et distribué seulement cette année-là en Pologne (avec une quarantaine de coupes), puis en France l’année suivante.
Avec ce film, Krzysztof Kieślowski montre encore la société polonaise, mais prend définitivement le virage de la fiction. Il exprime ici sa fascination pour les mécanismes du hasard et de la destinée et une question primordiale : quelle est notre part de libre arbitre ? Peu avant sa mort, en 1995, le cinéaste y revient : « La Destinée, le Hasard et le Libre-Arbitre : je pense que les points cruciaux de notre vie correspondent au croisement de ces trois lignes. »

[am, 25/10/19]

Avant la projection, Alain Martin revient sur la position particulière du film dans l’évolution du cinéma de Krzysztof Kieślowski, du documentaire à la fiction. Avec ce dernier genre il peut “creuser toujours plus profond, capter l’essence des êtres, de ses personnages”. Son langage évolue progressivement.

Un procédé narratif particulier : Le Hasard est écrit au conditionnel

Avec Le Hasard, “on monte encore d’un cran”. Nous sommes au début des années 80’, le cinéaste va nous parler encore un peu de politique. Mais il va surtout tenter de nous montrer, au conditionnel, ce qui peut arriver à une personne qui prend une décision. Il s’agit d’un schéma narratif particulier. Il travaille toujours avec Hannah Krall (avec qui il avait écrit le scénario d’une Brève journée de Travail).
Un jeune étudiant en médecine, Witold, abandonne son cursus et se rend à Varsovie. Selon qu’il attrape ou non son train, suivent trois versions de sa vie (par exemple, se ranger du côté du parti, où œuvrer contre, ce qui ne va évidemment pas forcément plaire à la censure). Ce procédé a été réutilisé, notamment, dans Lola, cours Lola, de Tykwer, ou encore Sliding Doors… C’est un type de récit plus classique au théâtre (Yasmina Reza) ou en littérature, où il est assez facile d’imaginer des embranchements, et de parler au conditionnel. Au cinéma, c’est tout de même plus difficile à réaliser.
Kieślowski, qui a perdu son père tôt, perd encore sa mère à peu près à cette période, dans un accident de voiture tragique.
Au moment du déclenchement de l’Etat de Guerre en Pologne, Le Hasard n’est pas tout à fait achevé. Kieślowski est donc inquiet, prend les bobines avec lui, puis du matériel de montage, pour terminer le montage à la campagne, clandestinement.
Le film va malgré tout être censuré, une fois de plus “mis sur les étagères” et ne sortira en Pologne que sept ans plus tard, en 1988. La censure a prévenu TOR, la société de production, que même si le film sort, il n’y aura que des critiques négatives, et que ce sera dans des salles de l’extérieur de la ville, non indiqués sur les programmes… La routine pour ce type de film et de cinéaste. Suivent la projection puis le débat…

Le poids du Hasard, ici et dans les prochains films de Kieślowski

Pendant que le public reprend ses esprits, après ces deux heures de film, Alain Martin pointe la présence d’acteurs rencontrés dans d’autres films, tels que Jerzy Stuhr, Zbigniew Zapasiewicz… Le héros est interprété par Bogusław Linda, qui a joué dans le dernier film de Wajda, titré en français Les Fleurs bleues, Powidoki en polonais.
Pour ceux qui connaissent un peu les films ultérieurs, on voit bien ici la présence de plus en plus marquée des coïncidences, le poids du Hasard, voire de la Destinée…
Alain Martin rappelle que, dans le cinéma de Kieślowski, il y a d’une part cette part pesante du hasard et du destin, mais aussi l’importance cruciale des décisions que l’on prend en réaction aux événements. Ainsi, le héros du Hasard décide de s’engager pour le parti, ou non. Ou encore de ne rien faire, ce qui est un choix non moins délicat.
“Une fois encore, Kieślowski ne nous donne pas de réponse. Il nous donne à voir, il nous place devant des choix…”
Une spectatrice s’interroge sur la foi de Kieślowski. Elle se souvient du Décalogue Un, qu’Alain Martin résume brièvement pour les autres spectateurs : l’opposition entre un père professeur très rationnel et la tante très croyante, avec la mort terrible du jeune garçon qui chute dans un lac gelé. Plusieurs collaborateurs polonais, avec qui le réalisateur a parfois eu de longues conversations métaphysiques ont bien sentis qu’il avait un rapport compliqué avec la religion et que, probablement, il s’est posé des questions toute sa vie, sans forcément résoudre ou pénétrer le mystère. Une réponse célèbre à ce type de question, en interview, était de répondre que “si Dieu existe, alors… il dort” [sous-entendu, vu l’état de notre monde].
Les membres de son équipe surnommaient Kieślowski “l’ingénieur” car c’était quelqu’un de très concret, de très pragmatique, rationnel, un peu comme le Krzysztof du film, et il s’est certainement longuement interrogé. Pourtant, quand on regarde les trois épisodes successifs du hasard, il faut comprendre que, dans sa vie de tous les jours, c’était quelqu’un de très attentif aux signes… Son chef opérateur Edward Kłosiński [Décalogue 2, Blanc…) avait bien résumé cela en disant que Kieślowski était quelqu’un qui aurait bien voulu croire, mais qui, pris par son rationalisme, n’est peut-être jamais allé jusqu’au bout de cette démarche.
Quoiqu’il en soit, ce qui intéresse le cinéaste dans tous ses films, c’est de sonder l’être humain et d’aller voir au-delà des apparences…
Une spectatrice demande quand Le Hasard est censé se dérouler, car on y parle du prix des avortements dans les cliniques privées… Marie-Thérèse Vido-Rzewuska et d’autres confirment : à l’époque communiste, et dans tous les pays du bloc, l’avortement était autorisé.
Une autre spectatrice est impressionné : le film lui paraît être “très bien filmé, d’une manière très moderne, avec des prises incroyables… comme ce début face caméra…”. D’autre part, le film est très sensuel, et, pour elle, chaque femme du Hasard montre un questionnement par rapport à l’amour : la femme du premier amour, celle qui est mariée, une autre encore, choisie…
Alain Martin allait justement faire la remarque : dans le film, les personnages féminins acquièrent plus d’épaisseur que dans les autres.
Une autre femme, encore, insiste sur la manière de jouer de Bogusław Linda : cette sorte de naïveté du héros, qui, pour elle, est plus que jouée, qui semble vraiment ressentie : “quelque chose de très fin dans le jeu de l’acteur”
Une autre spectatrice note qu’il y avait un entretien de Kieślowski avec Hanna Krall“il explique qu’il puisait dans le reportage, parce qu’il était intéressé par la réalité. Tous ces personnages existent dans la réalité”. A propos de la personne âgée dans l’appartement démoli par la police, notre spectatrice suppose que c’est Anna Walentynowicz qui en est le prototype.
D’autres sont plus dubitatifs sur la fin avec l’avion qui explose.
Marie-Thérèse Vido-Rzewuska revient sur le lien entre cette séquence ultime et le cri du début du film, qui est en lien avec la fin : l’homme crie et meurt, revoyant toute son enfance et sa vie en quelques secondes… Elle précise que l’accouchement de la mère a bien lieu en 1956, au moment des événements de Poznań ; on voit les ouvriers blessés, une des jambes de la mère de Witek qui va mourir au moment de la naissance de ce dernier : “dans ces premières minutes du film, on a brossé le début et la fin de sa vie”.

Une progression entre les trois possibilités d’une vie

Une jeune femme fait remarquer que l’ordre des trois possibilités “trois moments qui sont censés être différents, des chemins séparés” lui semble également important, car elle perçoit “une progression dans son rapport avec les femmes, sont positionnement politique”… Elle sent comme un achèvement, puisqu’il arrive à partir (même si c’est alors que tout s’arrête).
Marie-Thérèse poursuit l’idée qu’elle trouve juste. Elle y voit premièrement dans la naïveté de Witek au début “la période des communistes qui croient que de l’intérieur on va pouvoir changer quelque chose”. Elle est frappée par ces personnages, les premiers communistes qui ont été arrêtés, torturés… et qui continuent à croire […]
Après cette première expérience, Witek “cherche une autre voie, celle de Dieu qu’il ne trouve pas, puisqu’il demande à Dieu d’être là”, et “finalement il ne s’engage en rien et il meurt. Comme si le choix du bonheur n’était pas possible”.
Alain Martin rappelle que Slavoj Žižek, philosophe slovène, comparait le travail de Krzysztof Kieślowski sur Le Hasard, entre autres, au principe des jeux vidéos, où il est possible de rejouer sa vie [la partie] deux fois, trois fois… Cette notion de pouvoir, éventuellement, rejouer sa vie trois fois.

[ compte-rendu à suivre, am, 01/03/2020]
Le flyer de la soirée du 15 novembre 2019
[Merci à Marie-Thérèse Vido-Rzewuska pour la Société Historique et Littéraire Polonaise pour son accueil)
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