Cycle Kieślowski : Décalogue 10 [Dekalog dziesięć]

Suite au confinement (Covid19) en France, le Cycle Kieślowski 2020 s’interrompt au moins jusqu’au 15 mai. C’est donc sur Facebook que s’est déroulée la rencontre du 3 avril du Décalogue. Jerzy et Artur, deux frères, se rapprochent à l’occasion de la mort de leur père qui leur laisse un curieux héritage : une collection de timbres d’une valeur inestimable. Un dernier épisode aux allures de comédie qui s’achève sur l’exclamation : « une série ! »

[ Photo : © MK2]

Retranscription de la soirée Facebook du 3 avril 2020

Ceux qui ont assisté à certaines séances du Cycle Kieślowski 2019, ou à la projection de Décalogue 1 (Dekalog Jeden) comprendront que Le Décalogue (1988-1989) est l’aboutissement d’une longue évolution du cinéaste Krzysztof Kieślowski, d’une période fortement documentaire, dans la Pologne des années 1970, jusqu’à une fiction progressivement assumée, qui conduira finalement aux œuvres plus connues en Europe et dans le Monde : La Double vie de Véronique et les Trois couleurs : Bleu, Blanc, Rouge.
Pour les autres un très bref rappel.

Krzysztof Kieślowski nait en 1941 à Varsovie. Marqué par la maladie de son père tuberculeux et un mode de vie chaotique (déménagements successifs de sanatorium en sanatorium), il lit beaucoup, porte très tôt un regard curieux et attentif, avec un certain pessimisme, sur le monde qui l’entoure. Il peint, photographie, et après avoir beaucoup hésité sur sa profession, suit des cours dans une école de décors de théâtre, entre à la (fameuse) école de cinéma de Łódź avec l’objectif d’être metteur en scène de théâtre. Finalement, il sera réalisateur. Il se fait remarquer par son charisme, ses qualités à raconter une histoire et à la filmer. Sa première ambition sera de décrire la Pologne de ces années-là, à l’époque République populaire de Pologne annexée par l’URSS, qui vit le réalisme socialisme, les difficultés d’approvisionnement, les hausses de prix, la censure, etc.
Après n’avoir juré (presque que) par le documentaire, Kieślowski comprend qu’il peut mettre en danger ceux qu’il filme pour dénoncer le système, mais aussi que le mode documentaire est une incursion dans la vie intime, avec tous ses dangers (voir par ex. Premier amour où il filme un jeune couple pendant la grossesse de la jeune femme jusqu’à la naissance de leur enfant, ou L’Amateur ou Filip achète une petite caméra qui révolutionne sa vie et détruit sa famille).

Nous avions failli voir Sans Fin (séance annulée en raison des grèves de transports fin 2019 !) qui amorce un nouveau virage dans la carrière de Kieślowski. Il y montre la vie durant l’Etat de guerre, de manière plus ou moins allégorique, plus par une étude de caractères que par la description précise du quotidien. Le film fut mal reçu par tous : le Gouvernement qui n’appréciait pas la description critique du système, Solidarność qui trouvait qu’il ne va pas assez loin, l’Eglise qui réprouvait le suicide de l’héroïne à la fin du film, entre autres. Kieślowski reste abattu. Il mettra longtemps à se remettre au travail. A noter que Sans Fin avait été sa première collaboration avec Krzysztof Piesiewicz, co-scénariste et avocat avec lequel il avait tenté de filmer les procès de Solidarność.
Et, vers 1985, Piesiewicz propose à Kieślowski de filmer le Décalogue. Non pas une illustration basique des Dix commandements, mais plutôt de montrer comment ces injonctions sont à la fois connues de tous, et comment on les respecte ou pas dans la vie moderne.
Kieślowski confiait à Jarmo Jääskeläinen dans les années 1990, dans un documentaire rarement projeté :
« Depuis six mille ans, nous savons tous que [ce Décalogue] représente quelque chose de juste, moral, important, un système dans lequel nous vivons […] Pourtant, sans arrêt, nous les enfreignons, aussi bien à titre individuel que collectif. […] Une sorte de tragédie de l’Humanité, de nous tous : nous savons comment nous devrions vivre… mais nous vivons autrement. […] c’est une des raisons pour lesquelles nous nous sentons si imparfaits. »
Dekalog montre, en dix épisodes, deux ou trois individus confrontés à des choix moraux, et surtout, mot que le cinéaste affecte et martèle, la responsabilité de nos actes. Nos choix nous impliquent mais surtout peuvent agir, en bien ou en mal, sur les autres.

Dans le même entretien, Kieślowski expliquait encore à Jääskeläinen :
« Si j’étais forcé de donner le message essentiel du Décalogue, ce serait quelque chose comme : “vivez avec précaution, regardez autour de vous, prenez garde à ce que vos actions ne cause pas de préjudice aux autres, ne les blessez pas ou ne leur causez pas de douleur” »

A savoir encore, Le Décalogue était au départ un projet écrit par Kieślowski qui devait être tourné par dix jeunes réalisateurs. Enthousiasmé par le scénario final (et les réactions de ses premiers lecteurs), le réalisateur décide de tourner l’ensemble : un travail colossal, avec un budget réduit (financé principalement par la Télévision polonaise) et un tournage d’environ un an pour presque dix heures de téléfilms plus deux versions long-métrage déclinées.

Les personnages de “Dekalog” vivent tous dans une cité HLM du nord de Varsovie : plusieurs immeubles autour d’un jardin central, que nous voyons très bien dans l’épisode Dix. Par contre, on ne verra pas cette fois un jeune homme étrange, lien entre les différents volets du Décalogue, une sorte de témoin, de conscience incarnée, qui se montre silencieusement aux points clés du récit…

Un mot encore : même si Kieślowski et son co-scénariste Piesiewicz ne voulaient pas donner d’autres titres aux épisodes, ils ont fini par les sous-titrer pour la critique et le public. Le 10e épisode est précisé : “Tu ne convoiteras pas le bien d’autrui”. On verra pourquoi…

Enfin, cet épisode se distingue aussi par son humour caustique. Presque une farce, qui tranche avec l’atmosphère parfois pesante des trois épisodes précédents. L’histoire, deux frères qui se redécouvrent à l’occasion de la mort de leur père qui avait amassé en secret une prodigieuse collection de timbres, est incarnée à merveille par le duo d’acteurs Jerzy Stuhr (déjà présents dans plusieurs films de Kieślowski, dont “La Cicatrice” et “L’Amateur”) et Zbigniew Zamachowski. Les deux hommes s’entendront à merveille sur le tournage, vraiment comme deux frères, comme le constatait pour nous le chef-opérateur, Jacek Bławut, dans “Kieślowski, encore plus loin”. Le duo se reformera dans “Blanc”, deuxième volet des Trois couleurs, qui concluent la carrière de Kieślowski, peu avant sa décision d’arrêter de tourner (annoncée entre autres à la première de “Blanc” à Berlin), puis sa mort prématurée en 1996.

Nous vous laissons regarder le film (liens ci-dessous) et vous retrouvons dans une heure pour répondre à toutes vos questions et remarques…

« Il n’existe pas d’offre VOD pour le moment » : alors nous vous avons trouvé des liens, pour visionner Dekalog 10, en attendant le retour des DVD ou des projections en salles…
En espagnol (Argentine, le film commence vers 4’30 après l’intro) :
Dekalog 10, partie 1 <https://www.youtube.com/watch?v=Y0UnUL7t3oA>
Dekalog 10, partie 2 <https://www.youtube.com/watch?v=pX7DZcrOLdg>
Dekalog 10, partie 3 <https://www.youtube.com/watch?v=i4k4ugxbkEs>
Dekalog 10 en hongrois 😉

Pour ceux qui n’ont pas tout suivi en polonais %-), voici le scénario en résumé :

Scénario sur Facebook Kieslowski.lautreregard

Cet épisode durant presque une heure, je vous laisse quelques minutes pour terminer le visionnage et réagir…


Tomek du Dekalog 6 est employé des postes… également à la fin du Dekalog 10.
Plusieurs personnages se croisent ainsi d’un épisode à l’autre. Le père de Jerzy et Artur est ainsi aperçu dans le Dekalog 8

Bien sûr, ce n’est qu’un aperçu du Décalogue. Chaque film met en scène des choix moraux, des personnages qui doutent (comme Kieślowski, toujours !), hésitent, choisissent. Souvenez-vous du Hasard, pour ceux qui étaient à la soirée de la Bibliothèque polonaise en 2019.
J’espère que vous avez pu voir ou revoir le premier épisode avec la première soirée du Cycle le 6 mars dernier. Un père, très rationnel, se voyait confronté à l’irruption de la fatalité et la mort de son enfant sous la glace.
Ou encore, Dorota, dans Dekalog 2, alors que son mari agonise à l’hôpital, doit choisir ou pas de garder l’enfant d’un autre et demande conseil au médecin (également son voisin dans la cité). Dans le terrible Dekalog 5, décliné dans la version cinéma Tu ne tueras point, un jeune homme désœuvré tue, sans mobile apparent, un chauffeur de taxi. Ce film impressionnera beaucoup le public du Festival de Cannes en 1988 et déclenchera vraiment la carrière internationale de Kieślowski.

Question (C.S.) : De qui est la chanson “Tout est à toi” ?

Alain Martin : Ha! Une colle. Elle est bien dans le scénario, donc a priori des deux co-scénaristes… Je ne connais pas d’autres sources d’inspiration. Preisner est le musicien de l’équipe, mais pas vraiment parolier. Il faut remarquer que les paroles sont exactement le contraire des Dix commandements : “tue, vole”, etc. %-)
J’ai vu le making-of du Décalogue où l’ambiance du concert est effectivement survoltée !

C.S. : Est-ce que Preisner aurait pu faire une musique ”punk” ? En tout cas, c’est réussi et vraiment parfait pour le Dekalog. D’autre part, il n’y a pas de musique dans cet épisode, quelques percussions. . . C’est bien.

A.M. : A ce propos, remarque toute personnelle, je me dis que Jerzy serait plutôt à l’image de Piesiewicz, et Artur de Kieślowski, qui faisait des blagues pas possibles, étudiant… et même plus tard. Tous les témoins polonais insistent : cinéaste classé pessimiste, mais toujours pince-sans-rire, à l’humour corrosif.
Oui oui pour la musique, Preisner peut tout faire. Il a quand même commencé dans les cabarets, notamment le fameux Piwnica Pod Baranami (sur le Rynek de Cracovie). Et, l’air de rien, il a aussi le sens de l’humour. Pour la musique absente par ailleurs, bien écouté, c’est vrai. D’ailleurs ces percussions me rappellent celles utilisées dans Le Refrain en 1972… (sur les pompes funèbres) ou encore dans d’autres films de cette période.

A noter que dans cet épisode et dans les autres, plusieurs détails du quotidien des Polonais au scénario ont été gommés dans la version finale. Par exemple, la femme de Jerzy, lorsqu’elle envisage de le quitter, montre son doigt : plus d’alliance, elle l’a vendue pour payer le menuisier. Son fils, à l’école, à « 20 en russe, mais en maths, ça ne va pas ». Ou encore, le marché noir envisagé pour vendre la collection, car sinon il faut passer par l’Etat, etc.
Plus intéressant, on apprend comment le père a attrapé cette passion de la philatélie : il appartenait à l’A.K. [Armia Krajowa], mouvement de résistance polonais en 1939-45, dont les membres ont été poursuivis par le régime communiste après la guerre. Rentré de prison, il n’avait plus quitté sa chambre, et reçu en 1958 une lettre d’un ami de l’insurrection, avec un timbre, qu’il a décollé : le début de la collection !
Il faut savoir aussi que la philatélie était un passe-temps très prisé dans la Pologne des années 80 : certainement une manière de voyager (en rêve), quand les visas et les devises étaient si difficiles à obtenir pour partir vraiment à l’étranger…

J’ai vérifié sur le générique (car les musiques additionnelles sont toujours notées) et ce n’est pas Preisner mais Piotr Klatt. Pour lequel je trouve cette indication :
“Piotr Jerzy Klatt (ur. 23 kwietnia 1964 w Płocku) – polski muzyk, lider, wokalista i autor tekstów zespołu Róże Europy, producent programów muzycznych w Telewizji Polskiej, dziennikarz Programu III Polskiego Radia (od 1990 roku do 2011) i RDC (od 2016)…”
Quant aux paroles, elles sont bien de Krzysztof Kieślowski (cf. 7e ligne image), et là ça ne m’étonne pas ! Zamachowski est bien cité comme chanteur avec le groupe de P. Klatt : Róże Europy (dernières lignes image)
Ensemble, nous aurons appris quelque chose ce soir. Merci !

Ha, et en fait il y a bien la musique de Zbigniew Preisner… 12 secondes du leitmotiv du Décalogue au piano (minimal) sur le générique de départ, et tout de suite la claque du concert avec volume très fort. Contrastant effectivement avec les autres épisodes qui ont des introductions plus lentes…

Petite anecdote pour finir : le fils de Jerzy (Jerzy Stuhr) est joué par le fils du comédien cracovien, Maciej Stuhr. Il a continué une carrière d’acteur et de metteur en scène en Pologne. On voit passer aussi très brièvement Anna Gornostaj (la voix de Weronika dans La Double vie de Véronique !).
Merci à tou(te)s, j’espère vous donner rendez-vous (pourquoi pas un peu plus nombreux) pour le 15 mai à 19h, avec la soirée (toujours virtuelle) autour de Brève Histoire d’Amour (Krótki film o milosci). Sans faute !

Fin du débat.

[am, 04/04/2020]
10 clés pour comprendre le Décalogue (pdf)

Le Décalogue projeté est la version restaurée disponible en DVD en France par Potemkine/Agnès B/MK2
[Merci à Marie-Thérèse Vido-Rzewuska pour la Société Historique et Littéraire Polonaise pour son accueil)
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