Cycle Kieślowski : Décalogue 1 [Dekalog Jeden]

Le 6 mars 2020, le premier film projeté du Cycle Kieślowski 2020 inaugurait la série du Décalogue, œuvre majeure du réalisateur polonais. Krzysztof élève seul son fils Paweł. Celui-ci est à l’âge où l’on pose des questions dérangeantes à son père, comme : « Qu’est-ce qui reste quand on meurt ? ». A la réponse très rationnelle du père s’oppose celle de la tante, très croyante, qui cherche plutôt « où trouver Dieu ». Soudainement, le destin les frappe tous les trois…

[ Photo : © MK2]

Après le relatif échec de Sans Fin, Kieślowski et Piesiewicz, son co-scénariste, planchent sur le projet d’une série télévisée inspirée du Décalogue. Tournée avec des moyens limités, elle s’avèrera pourtant un chef d’œuvre, toujours actuel. Dekalog illustre comment, dans la société moderne, les Commandements sont suivis ou transgressés, et, surtout, nous place face à nos responsabilités envers les autres. Un leitmotiv du cinéma de Kieślowski. L’épisode Un, qui devait donner le ton, a été particulièrement réfléchi ; il montre comment l’irrationnel peut nous dépasser. Nous découvrons ici un mystérieux personnage récurent, silencieux, le témoin, qui reviendra aux points-clés du récit dans la plupart des épisodes.


Alain Martin présente Dekalog 2, le 6 mars 2020 – photo © Marie-Thérèse Vido-Rzewuska

Séance inaugurale du Cycle Kieślowski 2020 avec Dekalog 1

Après un bref rappel du Cycle 2019 et du parcours de Krzysztof Kieślowski, Alain Martin raconte comment Hanna Krall (écrivaine qui avait fourni la trame d’Une brève journée de travail) a présenté Krzysztof Piesiewicz, avocat de Solidarność, à Kieślowski : les deux hommes devaient écrire ensemble un film documentaire sur les procès alors en cours. Le projet (Graffiti) ne fut jamais mené à terme mais Piesiewicz sera le co-scénariste attitré de Kieślowski pour tous les films suivants. Ensemble, ils écrivent Sans Fin, malheureusement déprogrammé lors du Cycle 2019, mais qui sera visible le 14 avril 2020 dans le cadre de “Krzysztof Zanussi présente” au Reflet Médicis à Paris.
Un troisième homme, le musicien Zbigniew Preisner, rejoint le groupe et écrit également la musique de tous ces films.
Piesiewicz propose à Kieślowski de tourner le Décalogue. L’idée lui serait inspirée par le polyptyque qu’il a vu au Musée national de Varsovie (originaire d’une église de Gdansk, il a depuis été replacé là-bas). L’œuvre montre les Dix commandements interprétés à travers la vie quotidienne du Moyen-Age.
Les scénaristes expliquaient : tout le monde connaît ces Commandements, mais quasiment personne ne les respecte. Il s’agissait de partir d’un Commandement à chaque épisode, et de voir ce que cela devient dans la tête d’un personnage. Par exemple, pour le Cinq, comment tuer quelqu’un ? Piesiewicz confirme que ce n’est pas facile du tout…
L’avocat a tenté de convaincre Kieślowski de tourner cette série, pendant plus d’un an. Finalement, le réalisateur a accepté. Il faut dire que les deux phases de réalisation d’un film qu’il préfère sont l’écriture du récit et le montage…

La cité du Décalogue, au nord de Varsovie

Dekalog n’est pas exactement une série mais plutôt un cycle. Le point commun des épisodes est une cité au Nord de Varsovie, qu’il a choisi, rue Inflanka : les bâtiments, de bons HLM pour l’époque avec la structure caractéristique “en H”, se font face autour d’une cour intérieure, l’endroit parfait pour illustrer la confrontation entre les différents protagonistes, comme dans un huis-clos.
Alain Martin recommande à ce sujet une visite virtuelle instructive de la cité du Décalogue, sur Internet, proposée par une équipe polonaise : Mapa Dekalogu… lieux liés aux épisodes, avec même des extraits des épisodes, des photos des lieux actuels (en polonais et en anglais).
L’auteur rappelle aussi qu’il a écrit quatre livres sur Kieślowski, dont un spécialement consacré à un retour sur les lieux et les conditions de tournage ainsi que les modifications de scénario du Décalogue, de La double Vie de Véronique et des Trois couleurs : Kieślowski, encore plus loin.
Pour assurer un budget correct à la série, Kieślowski a proposé d’adapter deux des épisodes en version cinéma long-métrage, d’une heure et demie. Nous verrons un de ces deux films : Brève Histoire d’Amour d’après le Décalogue 6.
Il explique enfin que c’est la projection des versions longues au Festival de Cannes en mai 1988 qui ont propulsé Kieślowski sur la scène internationale et l’ont fait connaître auprès du grand public.Il rencontre y aussi les producteurs avec lesquels il réalisera ses prochains films européens.

Le cinéma de Kieślowski s’affirme et se complexifie avec Dekalog

Après la projection, Alain Martin remarque la progression du cinéaste, qui pratique désormais un cinéma très évolué, avec des images fortes, des signes plutôt que des symboles, tels que l’apparition de la tâche d’encre, la glace à plusieurs reprises, etc.
Il y a aussi cette attention aux autres, aux personnages, qui se traduit par une attention aux détails, aux gestes. Ainsi, lorsque le père téléphone à Irena et qu’elle lui demande ce qui est arrivé, il parle de la tache d’encre et s’emporte, au lieu de parler de son fils en danger, peut-être mort. Cela ressemble vraiment à une captation de la réalité, car on peut avoir ainsi des réactions imprévisibles, des déplacements d’intérêt irrationnels… Ou encore quand Irena prend Paweł dans ses bras pour lui expliquer ce qu’est Dieu à son avis. C’est d’ailleurs Maja Komorowska, la grande actrice polonaise, qui incarne Irena, et qui a écrit ce dialogue car l’équipe a pensé que c’était la meilleure personne pour cela. Comme nous l’avons déjà dit ici en 2019, Kieślowski a toujours été très attentif aux autres et à ses collaborateurs, et il leur beaucoup demandé, exigeant parfois, mais avec la contre-partie de réaliser un travail extraordinaire.

Le projet du Décalogue devait d’ailleurs être tourné par dix jeunes réalisateurs différents. Mais Kieślowski ne put s’empêcher de reprendre le projet à son compte. Un travail harassant, souvent de nuit et dans le froid, en un peu plus d’un an de tournage, avec un budget limité qui contraignait à parfois tourner avec trois équipes simultanément sur le même lieu.
Fatigué, Kieślowski annonce publiquement à la sortie des Trois couleurs son intention de cesser les tournages. Non pas l’écriture, ni d’enseigner le cinéma. Il explique alors qu’il va se retirer dans sa maison de Mazurie, couper du bois… Mais il n’en profitera pas, puisqu’il meurt deux ans plus tard, en 1996, d’un arrêt cardiaque. Sachant qu’il avait peu dormi pendant le tournage du Décalogue, encore moins sur celui des Trois couleurs. qu’il fumait énormément, buvait beaucoup de café. Il s’est épuisé au travail. On peut aussi penser que c’était sa raison de vivre, de continuer de tourner malgré tout. Pourtant, il a fini par sentir que la vie lui échappait totalement. C’était déjà sans doute trop tard.

Kieślowski : des images et des signes…

Plusieurs spectatrices prennent la parole. La première revient sur l’apparition de la tache d’encre et ajoute que le père ne parlait pas seulement de la tache mais d’un phénomène anormal, de signes annonciateurs auxquels il est apparemment sensible.
Mais, ajoute la spectatrice, c’est vraiment un signe, c’est plutôt d’ailleurs l’encrier le signe : il se brise sans raison, comme la glace du lac.
Alain Martin révèle que dans le scénario original, il était mentionné une explication logique : les employés qui gèrent les immeubles avaient vidangé la chaufferie collective, de l’eau chaude s’est déversée dans le lac et donc tous les calculs rationnels du père, aidé de son fils et de l’ordinateur ne servent finalement à rien. A cause de l’inéluctable, du hasard. Ce qu’on a découvert justement dans le film le Hasard et qu’on va voir apparaître de plus en plus dans les films de Kieślowski.
Cela va concerné les signes, le destin, mais aussi les réactions par rapport aux autres. Et l’animateur du débat cite le réalisateur [en 1988] :
« Si j’étais forcé de donner le message essentiel du Décalogue, ce serait quelque chose comme : “vivez avec précaution, regardez autour de vous, prenez garde à ce que vos actions ne cause pas de préjudice aux autres, ne les blessez pas ou ne leur causez pas de douleur”
Dans son travail, au quotidien, il insistait toujours sur cette responsabilité qu’on doit avoir envers les autres. Les films qui vont suivre pointent toujours des points cruciaux de l’existence : doit-on prendre ou pas une décision, sera-t-elle bonne ou mauvaise ? Et comment cette décision influera sur l’autre personnage…

Une autre femme remarque qu’au début on voit la façade des immeubles en forme de croix, ce pigeon qui s’envole et l’enfant qui le regarde un peu comme dans un miroir. Ils font des signes de tête qu’elle pense peut-être “religieux”. Et quand l’enfant demande “qu’est-ce que la mort”, c’est une interrogation métaphysique.
Alain Martin ajoute l’épisode du chien mort, un autre plan qui n’a rien d’intellectuel, qui nous confronte physiquement (avec Paweł) à la mort.
Elle continue : et il y a aussi ce mendiant à côté du feu, avec son regard très perçant ; un personnage un peu christique ou annonciateur. Il y a aussi cette glace, dans l’église, à la fin, lui qui croyait tant à la Science et qui est brisé…


Artur Barcis dans Dekalog 1 et 5

Mais qui est le témoin, personnage récurrent de Dekalog ?

Alain précise pour ceux qui ne connaissent pas l’ensemble du Décalogue, ce qu’on peut dire du personnage récurrent, celui qu’il appelle le témoin. Le cinéma de Kieślowski étant très ouvert, il pose beaucoup de questions mais apporte peu de réponses claires : c’est au spectateur, c’est à vous de trouver la réponse. Notre homme est donc une sorte d’observateur, extérieur au récit, qui va apparaître dans tous les épisodes sauf le dernier. Il est toujours un peu en retrait, un peu équivalent aux anges de Wim Wenders [Les Ailes du Désir]. Il survole le récit, il vous regarde, d’un regard perçant, extraordinaire qui est d’ailleurs celui d’Artur Barciś, l’acteur, au naturel. Il impose sa marque sur tous les épisodes et on se demande bien ce qu’il peut faire là. Ainsi, dans le Décalogue 5, il apparaît quelques minutes avant que le jeune meurtrier, Jacek, tue le chauffeur de taxi, à un carrefour, dans les vêtements d’un topographe sur un chantier (on voit même clairement le chiffre 5 sur la règle qu’il tient à la main). Le témoin se contente de regarder Jacek avec un regard insistant. Tel un avertissement, il est présent, mais ne changera pas le cours des choses.
Il représente un peu à la fois le réalisateur et le spectateur. Mais Kieślowski n’a jamais voulu dire de qui il s’agissait, même au comédien qui l’interprétait, et qui a donc décidé de lui-même d’incarner « le mystère ».

Une remarque dans la salle : mais cet observateur fait du feu, donc il a pu avoir une influence sur la glace. Alain Martin note qu’en toute logique, un petit foyer de ce type ne pourrait pas faire fondre une telle épaisseur. Mais cela peut être un signe, ou un indice pour certains spectateurs. Comme dans une enquête, il y a de vrais et de faux indices. Et, bien sûr, il y a toute la symbolique du feu et de la glace en perspective.
Nous avions vu dans le Hasard qu’il y avait peut-être trois façons de vivre sa vie, en fonction du hasard et de nos décisions. Et Jacek, dans le Dekalog 5, se confie à son avocat, explique ce qui a pu le pousser à devenir meurtrier et ajoute : « peut-être que si cela n’était pas arrivé, tout aurait pu être autrement ». Même chose dans La double Vie de Véronique qui montre bien deux aspects de la vie d’une Véronique, ou encore Rouge où l’on assiste en parallèle au destin d’un vieux juge et d’un jeune juge qui vit pratiquement les mêmes événements avec une génération de décalage. Tout cela, on le retrouvera dans ces derniers films, de manière très dense. Ici aussi, on peut revoir quatre fois Dekalog 1 et trouver d’autres signes. Cela va vraiment définir le cinéma de Kieślowski, qui voulait être mais n’a pas pu devenir metteur en scène de théâtre, mais qui a été tout de même un sacré réalisateur, un créateur d’images, avec une manière très particulière de montrer les choses et de nous les faire ressentir.

Notre spectatrice de tout à l’heure, qui avait remarqué les signes du début de l’épisode, parle aussi du patin accroché au-dessus du lit de Paweł, tel une épée de Damoclès. Alain Martin confirme : un signe presque évident, l’ombre allongée sur le patin ayant d’ailleurs presque la forme d’une faux.
Une autre femme remarque la majorité de gros plans, sur les visages, les objets, qui contribuent à une ambiance un peu angoissante.
Alain Martin y voit plusieurs explications : Kieślowski garde un regard documentaire, sur les gens et les choses, avec des cadrages serrés, qui participent à sa manière de filmer, avec ses chefs-opérateurs. D’autre part, Dekalog a été tourné pour la télévision. Enfin, c’est une manière de se rapprocher des gens, à tous les sens du terme. Piesiewicz, dans une interview, expliquait que Kieślowski et lui avaient « retiré plusieurs épidermes » aux personnages du Décalogue. Ce qui correspond aux propos de Kieślowski disant qu’il tente de filmer jusque sous la peau. La Double vie de Véronique, que l’on verra ensuite, est l’exemple même de ces gros plans sur les mains, sur les visages, les gestes, les objets… Au début de Bleu, on ne voit de Julie (interprétée par Juliette Binoche) qu’un gros plan de l’œil, avec le reflet sur l’iris du médecin qui l’observe. Sławomir Idziak avait utilisé la plus longue focale possible pour réaliser ce plan étrange.

“Tu ne feras point d’intelligence artificielle” ?

Une autre question : « A quel Commandement correspondant à cette épisode ? » Alain Martin répond “Un seul Dieu tu honoreras” mais précise aussi que si l’on a écrit que la suite du Commandement, “Tu ne feras point d’image taillée” n’était pas reprise par Kieślowski, on pourrait tout de même dire que l’équivalent moderne “Tu ne feras point d’intelligence artificielle” y figure bien, avec l’utilisation de l’ordinateur. Les films de Kieślowski sont à la fois intemporels par leur sujet mais aussi datés par la taille des téléphones ou des ordinateurs (les premiers PC arrivent en 1984 et le scénario est écrit en 1985).

Le débat s’achève sur une remarque : « le témoin n’est-il pas un ange gardien dans Dekalog 5 » ?
Pas tant que cela, conclut Alain Martin, puisque Jacek passe outre et commet son meurtre… C’est bien une conscience extérieure. Mais pour Kieślowski, il y a un leitmotiv : “Nie wiem, nie wiem”, soit « je ne sais pas, je n’ai pas de réponse… ». Et vous non plus, vous n’en aurez pas, mais cherchez… Il nous incite ainsi, peut-être, à être un tout petit peu meilleurs, à observer ses personnages. On le traite de pessimiste, mais il préfère regarder en arrière, plutôt que dans l’avenir où il va encore accomplir plein de mauvaises actions, dans lequel il va lui aussi mal se comporter… Il essaie de mettre tout cela en scène, de nous montrer nos travers…

Fin du débat.

[am, 10/02/2020 –  compte-rendu à suivre ]
Le flyer de la soirée du 6 mars 2020
10 clés pour comprendre le Décalogue (pdf)

Le Décalogue projeté est la version restaurée disponible en DVD en France par Potemkine/Agnès B/MK2
[Merci à Marie-Thérèse Vido-Rzewuska pour la Société Historique et Littéraire Polonaise pour son accueil)
Plus dans les livres d’Alain Martin
Le Cycle Kieślowski 2019 à Paris
Le Cycle Kieślowski 2020