Cycle Kieślowski : La Cicatrice [Blizna]

La troisième étape du Cycle Kieślowski 2019 avait lieu à la Bibliothèque polonaise à Paris le 10 mai 2019, avec La Cicatrice, premier long-métrage pour le cinéma de Kieślowski. Notre compte-rendu :

La Cicatrice, la présentation

Heureuse découverte pour la majorité des spectateurs présents ce 10 mai. Car La Cicatrice (Blizna), le premier long-métrage cinéma de Krzysztof Kieślowski (après le premier long pour la télévision, Le Personnel, projeté le mois précédent) est peu présenté. Dans la perspective du Cycle, qui montre l’évolution du réalisateur du documentaire pur à la fiction (nuancée d’aspects documentaires), ce film était intéressant à bien des égards.
Pour ceux qui n’étaient pas présents aux deux précédents événements, Alain Martin a donc rappelé brièvement la carrière de Kieślowski, présentant La Cicatrice comme une nouvelle étape dans la volonté du cinéaste de décrire la Pologne telle qu’elle était vraiment par le documentaire, puis par la fiction. Et il croit encore en 1976 pouvoir “changer les choses de l’intérieur”, en montrant les erreurs du Système, avec l’espoir d’une transformation. Quoi qu’il en soit, il est alors hors de question d’attaquer frontalement ce système. Comme les autres cinéastes de l’Inquiétude morale (mouvement dans lequel on range beaucoup de films de cette nouvelle génération de cinéastes engagés), Kieślowski montre donc plutôt un microcosme. Après les dérives et les compromissions du petit monde d’un opéra de province (Wrocław) vues dans Le Personnel, il filme ici l’implantation controversée d’une usine en Silésie.
Après la Seconde Guerre mondiale et l’annexion de la Pologne dans le bloc soviétique, le cinéma est contrôlé et financé par l’État, donc Kieślowski doit composer avec, passer les étapes de la censure, comme ses collègues engagés dans une quête de réalisme… non soviétique. Dans la République Populaire de Pologne de la fin des années 70, il revient en arrière de quelques années, situant l’action de La Cicatrice sur une durée de plus de cinq ans. On voit ainsi rapidement un panneau sur l’Homme sur la Lune (1969), à la fin des quatre années de construction du complexe industriel dont Stefan, le héros, a la charge. Puis la une d’un journal titre : “Evénements à Gdansk”, signalant les émeutes de 1970 suite à la terrible situation économique (notamment les hausses de prix, les rationnements…), émeutes sévèrement réprimées et qui conduiront à un changement de gouvernement (Gierek remplace Gomulka).
Si le film est tourné en 1976, les mêmes difficultés sont présentes en Pologne, avec de nouvelles hausses (bien entendu, le système n’a pas changé !). La Cicatrice montre donc le parcours de Stefan, nommé directeur d’une nouvelle usine construite à Olecko. Pour l’implanter, on sacrifie une forêt, on détruit les maisons des habitants, de plus en plus ligués contre le projet. Malgré les dommages collatéraux, Stefan croit fermement à la réussite du projet, et au progrès apporté, à terme, aux populations. Il finira par baisser les bras et par démissionner. Le dernier plan le montre de retour à la vie de famille, aidant son petit fils à faire ses premiers pas.

La Cicatrice : le débat

Après la séance, plusieurs spectateurs sont donc agréablement surpris par la qualité formelle du film, la manière fine, précise et sans manichéisme qu’a Kieślowski de camper le personnage de Stefan, tout en doutes et en contradictions, ainsi que le modernisme de La Cicatrice. Alain Martin souligne tout d’abord l’apparition de Jerzy Stuhr dans La Cicatrice, une première collaboration active. Il sera un héros récurrent des films suivants de Kieślowski. On voit aussi Michał Tarkowski, qui incarnait Sowa dans Le Personnel. Et certains Polonais avaient aussi remarqué la présence d’Agnieszka Holland, grande réalisatrice toujours active, dans le rôle de la secrétaire de Stefan. Puis on répond aux questions qui fusent…

Quel est l’événement passé qui hante (comme une cicatrice) la femme de Stefan, hostile à ce retour à Olecko ? Cela expliquerait le titre La Cicatrice ?
Alain Martin rappelle qu’il faut se méfier des explications simples, d’une manière générale, avec Kieślowski. Toutefois, on peut voir au moins dans ce titre deux significations : la cicatrice qu’impose l’usine dans le paysage et dans la vie des gens, et aussi celle ressentie par le héros du film, Stefan, qui voit sa vie transformée par cette mission difficile. A propos de l’incident arrivé vingt ans auparavant, précisé dès le début le film, il s’agit effectivement d’un événement périphérique, mais qui a laissé une trace dans la vie du couple, une cicatrice, effectivement.
On remarque aussi l’absence de musique (à part quelques ambiances radiophoniques). Alain Martin précise que le travail sur le son est sophistiqué chez Kieślowski, dès les premiers films, alors que ce n’est pas encore une pratique courante à l’époque. Michał Zarnecki, l’ingénieur du son du film, collaborera longuement avec le réalisateur, et remplace ici la musique par des ambiances sonores étranges, à base de sons électroniques novateurs. On peut associer cette recherche formelle à celle de Sławomir Idziak, le chef-opérateur, qui filme quelques plans étranges, dont le reflet du visage de Stefan déformé dans une vitre de son nouvel appartement, etc.

Un autre spectateur pointe la mention du Nagra, grande marque de magnétophone connue dans le monde entier sur les tournages (le journaliste du film travaille bien avec un nagra), inventé par un ingénieur suisse d’origine polonaise, Stefan Kudelski.
Ce même spectateur apprécie que l’histoire de Stefan ne soit pas caricaturale, « c’est vraiment la complexité de la vie dans ces conditions…, un système où tout le monde est impliqué, mouillé… » ; il est « touché par cette humanité que Kieślowski arrive à saisir ».
Alain Martin rappelle la mise en abîme du reportage que voudrait faire le journaliste dans le film, une seconde partie, plusieurs années après, qui montrerait un personnage ambigu, ni noir ni blanc, un personnage comme ceux qui apparaitront dans les films suivant de Kieślowski.
Il rappelle aussi que, malgré la censure, il y avait la volonté de certains responsables d’autoriser, malgré tout, le tournage d’un film polémique, quitte à le stocker sur les étagères, à ne pas le diffuser, mais de pouvoir ensuite, lors des changements de politique ou d’équipes au pouvoir, assurer qu’ils avaient su permettre des films sur des points négatifs du système…

– Quel est l’avenir de ce genre de film, en Pologne et à l’étranger, à l’époque ?

Alain Martin explique que pour les films de cette période, comme ceux de Wajda, par exemple, qui sort L’Homme de Marbre la même année, en 1976, plusieurs facteurs jouaient. La personnalité du réalisateur, tout d’abord, qui devait être assez persuasif pour faire passer ce genre de films critiques envers le pouvoir, puis aussi les Zespoły, unités organisées par le gouvernement pour gérer la production des films. Elles ont été dirigées par de grands réalisateurs et sont finalement devenues des atouts pour promouvoir le cinéma…

[ à suivre]………

Bientôt la suite de notre compte-rendu de la soirée La Cicatrice,
et le 7 juin, rendez-vous pour la séance consacrée à L ’Amateur (Amator), en compagnie de Krzysztof Zanussi, réalisateur et président de TOR Studio Filmowe, qui a produit en Pologne beaucoup de films de Kieślowski. Zanussi joue son propre rôle dans L’Amateur.

[ Photo : © MK2]
Flyer de la soirée du 10 mai 2019
[am, 11/05/19 – à suivre, le compte-rendu du débat…]

10 mai, 19h : La Cicatrice

[Merci à Marie-Thérèse Vido-Rzewuska pour la Société Historique et Littéraire Polonaise pour son accueil et les photos de la salle]
Plus dans les livres d’Alain Martin
Le Cycle Kieślowski 2019 à Paris