Cycle Kieślowski : Brève Histoire d’Amour

Mesures anti-Covid19 obligent, c’était la deuxième séance Facebook du Cycle Kieślowski 2020 en attendant la reprise des soirées en bibliothèque à l’automne 2020. Nous nous attardions cette fois sur la version long-métrage du Décalogue 6, l’histoire de la douloureuse rencontre de Tomek, le jeune postier timide, et de Magda, sa belle voisine d’en face qu’il observe depuis un bon moment, à la lunette.

[ Photogrammes : © MK2]

Retranscription de la soirée Facebook du 15 mai 2020

Après la soirée Décalogue 10 du 3 avril, un événement Facebook était organisé pour débattre de cette Brève Histoire d’Amour. Petite participation (active), mais toujours un florilège de questions que nous dévoilons plus bas…
On pouvait voir le film à partir de 19h grâce aux liens :

Pour information, la soirée Double vie de Véronique, initialement prévue le 5 juin sera très certainement reprogrammée en octobre et les dernières séances décalées d’un mois, jusqu’à janvier 2021.

Cycle Kieślowski 2020-2021

Intro : La Brève Histoire d’Amour de Tomek et Magda

Alain Martin : Bienvenue pour cette troisième soirée du Cycle Kieślowski 2020.[…] Pour l’importance du cycle du Décalogue dans le cinéma de Kieślowski et pour sa mini-biographie, nous vous renvoyons à l’introduction de la soirée d’avril dernier…

Nous revoici donc avec Krzysztof Kieślowski (1941-1996), cinéaste polonais qui est donc révélé au monde occidental avec Le Décalogue au Festival de Cannes en 1988 : Tu ne Tueras point, d’après le Décalogue 5 (même si Le Hasard du même auteur avait été remarqué l’année précédente dans la catégorie Un certain regard). Les deux films vont s’imposer, récolter des prix, et Cannes va lancer la carrière “européenne” de Kieślowski (en lui faisant rencontrer les producteurs des films suivants : La Double vie de Véronique et les Trois couleurs.
Vous vous souvenez peut-être que nous avons parlé de Sans Fin, le film de fiction qui précède le cycle du Décalogue. Au moins deux rapports avec le film de ce soir :
1) le film Sans Fin (Bez końca – 1985) est très mal accueilli par tous en Pologne (Gouvernement, Eglise et Solidarność, chacun pour des raisons différentes). Non seulement Kieślowski est très affecté par cette sorte d’échec, mais, de plus, cela lui causera des difficultés pour obtenir un budget raisonnable et tourner la série Dekalog ;
2) Grazyna Szapołowska, qui jouait Ula, la femme de l’avocat, incarne Magda dans Brève Histoire d’Amour.

Le Décalogue : bref rappel…

La série Dekalog a été conçue à partir de 1985, sur une idée de Krzysztof Piesiewicz, avocat rencontré pour le projet d’un documentaire en partie tourné mais jamais terminé (Graffitis, circa 1982).
Kieślowski avait résumé son programme ainsi pour Dekalog (dans un documentaire de Jarmo Jääskeläinen, inédit) :
« Si j’étais forcé de donner le message essentiel du Décalogue, ce serait quelque chose comme : “vivez avec précaution, regardez autour de vous, prenez garde à ce que vos actions ne cause pas de préjudice aux autres, ne les blessez pas ou ne leur causez pas de douleur” »

Le Décalogue était un projet écrit pour la télévision polonaise par Kieślowski, pour dix jeunes réalisateurs. Enthousiasmé par le scénario rédigé, le réalisateur avait décide de tourner l’ensemble. Nous avons vu que le budget était réduit. Pour gonfler ce financement, Kieślowski proposait de tourner aussi « deux long-métrages pour le prix d’un ». Il avait choisi Dekalog Cinq et le ministère des Arts et de la Culture (qui finançait la série) avait choisi… Dekalog Six (qui deviendra donc Krótki film o miłości, mot à mot : Un court film sur l’Amour, titre français habituel : (Une) Brève Histoire d’Amour.

Les personnages de Dekalog vivent tous dans une cité HLM du nord de Varsovie : plusieurs immeubles autour d’un jardin central. Justement, dans cet épisodes, Tomek, le jeune postier, épie sa voisine du bâtiment d’’en face à l’aide d’une lunette. Pour utiliser une longue focale et une vue en plongée, ces séquences ont finalement été filmées depuis un échafaudage vers un appartement reconstitué dans un autre site en banlieue…

Dans Brève Histoire d’Amour, vous retrouvez le “témoin”, l’homme mystérieux qui croise les différents protagonistes à (presque) chaque épisode, toujours silencieux. (photo). Witold Adamek est le chef opérateur (on comptait neuf chef-op’ pour le Décalogue). Il a donné des couleurs bien particulières au Six, à base de bleus et de rouges. Noter la couleur des verres dans le couloir de Magda, coloriés en rouge pour le film.


« Pour la couleur, nous avons modifié l’entrée du bâtiment : on peut voir à l’arrière-plan de toutes les conversations entre [Olaf] Lubaszenko et [Grażyna] Szapołowska, des briques de verre peintes en rouge. Dans l’appartement de Grażyna, il y avait aussi beaucoup de rouge, notamment sur les tapisseries. C’était la couleur de base : tout ce qu’on filmait de jour était chaud, rouge. Tout ce qui se passait pendant la nuit était froid, bleu, sauf le tissu qui couvrait la lunette, qui était un élément de liaison entre le jour et la nuit. » (témoignage dans Kieslowski, encore plus loin)
Pour la petite histoire, c’est un film anti-confinement %-) car les personnages sont filmés au plus près, ils se touchent et nous touchent !

Brève Histoire d’Amour, en polonais Krótki film o milosci, est la version long-métrage de Dekalog 6. Pour les deux films (celui-ci et Tu ne tueras point) qui devaient comporter une version TV et cinéma, les montages ont été anticipés avec des doubles prises, des focales différentes, etc., le petit écran ayant ses propres contraintes. Mais Ewa Smal, la monteuse que nous avons interrogée, se souvenait que cela ne collait pas toujours, ne serait-ce qu’à cause de la créativité et de la “cuisine” du montage, qu’il a donc fallu parfois permuter certaines prises.

Le déroulement de l’histoire est sensiblement le même dans les deux versions filmées. On pourra juger exactement des différences en lisant ou relisant Kieślowski, encore plus loin qui donne le déroulé résumé mais complet de l’épisode Six ainsi que les principaux ajouts ou modifications du long métrage (et de nombreuses précisions sur le tournage du cycle).
Deux principales différences sont les dialogues avec la logeuse, plus développés dans la version cinéma, et surtout la fin du récit. Dans le Décalogue Six, Magda venait revoir Tomek à la poste qui lui disait laconiquement : “je ne vous regarde plus”, mettant fin à cette histoire ; mais Grażyna Szapołowska (Magda) avait suggéré au réalisateur une fin moins pessimiste. Rappelons-nous qu’elle avait tourné avec Kieślowski Sans fin où elle met fin à ses jours… la tête dans le four à gaz dans les dernières minutes du film ! Krzysztof avait écouté le conseil de la comédienne, et la fin du récit est plus “heureuse” ou du moins suspendue, est donc très différente. Cela reste néanmoins une conclusion “ouverte”, comme souvent chez Kieślowski : le dernier regard de Magda dans la lunette est à la fois rétrospectif (la bouteille de lait renversée), peut-être prospectif (le retour de Tomek auprès d’elle) ou carrément onirique (ne rêve-t-elle pas ?). Oui, Magda rêve peut-être, elle se fait “son cinéma” (dans un instrument d’optique).


Kieślowski tenait beaucoup compte des propositions de ses collaborateurs, et aussi à la diversité des interprétations possibles pour le spectateur, lui aussi “au travail”.
Notons enfin, puisque nous avons suivi le cinéaste dans son passage du documentaire à la fiction durant les Cycles Kieślowski 2019 et 2020, qu’on est avec cette conclusion dans un langage vraiment fictionnel (un vrai “film fabularne”!) avec ralenti et flash-back…

On pourra enfin rapprocher la séquence finale très appuyée du regard dans la lunette (et le sourire de Magda) des conclusions des trois films ultimes : Bleu (Julie esquisse un sourire), Blanc (Karol Karol regarde dans les jumelles en souriant) et Rouge (Joseph Kern regarde à travers la vitre brisée avec un sourire).

Question Ch. : J’ai remarqué que l’on voit Kieślowski de dos à la poste. Je sais qu’il est dans le Trois (à l’église) et je l’ai vu l’autre fois dans le Dix avec les philatélistes. Est-ce qu’il apparait dans tous les [épisodes du] Décalogue ?
A.M. : […] Oui, c’est probablement lui, même si une collaboratrice pensait plutôt à Darius Jabłoński (son 1er assistant) portant la veste de Kieślowski. Pour moi, le réalisateur n’est pas à l’écran dans tous les épisodes (ce n’est pas Hitchcock non plus !). Mais qui sait, il y a toujours des plans à scruter…
Par ailleurs, on le voit dans Bleu (sortie du marché derrière Julie), Blanc (vieillard déposant une bouteille dans un conteneur la nuit), et j’ai crû le voir dans les couloirs du ferry de Rouge mais je n’ai jamais revu l’image par la suite (?).

Dans un autre genre, ce soir, à la 40e minute, j’ai revu l’image de Tomek, le nez en sang sous un linge : bizarrement, on peut la rapprocher de celle du chauffeur de taxi écrasé sous une grosse pierre par Jacek dans Tu ne tueras point (heureusement, on ne soulève pas la couverture dans le Cinq, c’était déjà assez pénible comme cela…).
A noter aussi le personnage assez fin de la logeuse, si bienveillante pour Tomek et, du coup, très dure avec Magda qu’elle repousse à plusieurs reprises d’un regard terrible, pour préserver le jeune homme.

Remarque Ch. : La logeuse est étrange,  fan de miss Pologne…
Alain Martin : Oui, et la logeuse ne devait pas être la seule fan de Miss Pologne à l’époque ! Dans le scénario, elle faisait même remarquer à Tomek qu’un jour elle s’était fait teindre en blonde (car toutes les candidates étaient blondes). D’ailleurs, la première séquence du scénario c’étaient uniquement les lumières des vélos la nuit, puis les TV qui se rallumaient : « le réseau électrique retrouve sa puissance habituelle ». Sacré époque. […]

Remarque Ch. : Il y a dans Dekalog plusieurs mères qui ont des problèmes avec leurs fils partis, dans le Huit par exemple.
A.M. : Oui, on ne va pas faire de la psychanalyse de contes de fées, mais entre tous les cas observés par Piesiewicz, Kieślowski qui a finalement perdu sa mère assez jeune (après son père malade), et la manière dont ils observaient leurs proches…
Surtout, pour moi, Brève Histoire d’Amour est un grand film sur la solitude. Kieślowski a plusieurs fois raconté la peine que lui causaient certaines solitudes entrevues autour de lui (une femme qui pleure dans la rue au téléphone, une vieille femme isolée, etc.). Ici, on a bien trois solitaires : Tomek le timide, sans ami et sans “fille”, Magda, après tout bien seule (et encore plus après le drame de Tomek), la logeuse, vieille femme seule, dont le fils est parti… Ici, avec son langage cinématographique de plus en plus abouti et scrutateur (les mains de Tomek, la glace sur ses oreilles, les gestes de Magda seule chez elle, ses pleurs…), Kieślowski touche du doigt la peine de ses personnages, nous la communique. Pourquoi les gens pleurent ? demande d’ailleurs Tomek.

Remarque Ca. :  Je ne savais pas que Kieslowski apparaissait en vieillard à la bouteille. On en rapprend tous les ans !
A.M. : Oui, oui, de plusieurs sources sûres plusieurs fois. En septembre dernier, encore, Piotr Jaxa à Sokołowsko : c’est Kieslowski qui faisait le mieux la vieille femme dans ce cas-là (le container à côté de Karol Karol). Même principe que [lorsque Krzysztof a utilisé] ses mains à la place de celle du Juge dans la mercedes à la fin de Rouge. Il aurait fallu être là pour voir, quand même !

A.M. : En conclusion, on termine avec une image : les cheveux mouillés de Grażyna, 6 ans avant Rouge.

Fin du débat.

[am, 27/05/2020]
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