Cycle Décalogue de Kieślowski à Mâcon (2017)

L’association L’Embobiné proposait une projection du cycle complet du Décalogue du jeudi 16 novembre au lundi 20 novembre 2017 à Mâcon. Jeudi et lundi, présentation des films par Alain Martin, spécialiste français de Kieślowski. L’auteur de plusieurs livres sur le réalisateur polonais (également présentés) donnait quelques clés avant les séances puis le public était invité à poser toutes ses questions. Compte-rendu de la première séance…

«[…] vivez avec précaution, regardez autour de vous, prenez garde à ce que vos actions ne causent pas de préjudice aux autres, ne les blessez pas ou ne leur causez pas de douleur… » Ainsi s’exprime Kieślowski en 1988, tentant de résumer le message du Décalogue. Cinéaste polonais de l’école de l’Inquiétude morale, toutes ses grandes fictions mettent en avant la responsabilité individuelle et le Décalogue ré-interprète les Dix Commandements dans le monde moderne, en pointant les conflits moraux d’une poignée d’habitants d’une cité de Varsovie.

L’ouverture du cycle Décalogue à Mâcon

Après avoir rappelé brièvement la carrière de Kieślowski et le contexte (la Pologne socialiste de la fin des années 80, encore sous le choc de l’instauration de l’État de guerre par le général Jaruzelski), Alain Martin a insisté sur l’aspect nuancé et ouvert de la série (et de la filmographie de Kieślowski). Si des explications peuvent être avancées, des réponses données aux interrogations que suscitent notamment Décalogue Un et Décalogue Deux, il convient d’être prudent dans les interprétations.
Le Décalogue était un programme ambitieux : pointer la manière dont les Dix commandements peuvent être réinterprétés et sont transgressés dans la société moderne. Pour ce faire, la caméra suit le quotidien d’une poignée d’habitants d’un complexe HLM du nord de Varsovie, entre dans leur intimité, dévoile (en partie) leur passé, leurs hésitations, leurs choix face à des cas de conscience.
Kieślowski a tenté de résumer le monument que représente ce Décalogue filmé en évoquant la prise de conscience, notre responsabilité face aux autres. Quelles sont les conséquences morales de nos actes ? On retrouvera bien entendu cette motivation, qui sous-tend les films suivants : La Double vie de Véronique et les Trois couleurs : Bleu, Blanc, Rouge.
Enfin, si le Décalogue peut être vu comme une des nombreuses tentatives de description de la réalité polonaise par les cinéastes de l’Inquiétude morale et en particulier par Kieślowski, il possède un caractère universel dans la profondeur et l’humanité des sujets traités, ainsi que dans la forme très aboutie (pour un projet de série TV !). Ce qui lui a valu, dès sa révélation au monde occidental -premières sorties des films en 1988, peu avant la chute du Mur de Berlin- d’être révélé et distingué à Cannes puis à Venise et de figurer dans la liste des incontournables du cinéma mondial encore aujourd’hui, et sur plusieurs continents.

Un bel échange

Les premières interrogations concernaient le sens à donner à ces récits : s’agit-il vraiment d’une opposition entre rationalisme et religion, le père est-il vraiment responsable de la mort de son fils (dans le Décalogue Un) ; le médecin n’outrepasse-t-il pas ses droits en conseillant Dorota qui pense avorter d’un enfant qui n’est pas de son mari malade, et dans quelle mesure le drame familial qu’il a connu n’influe-t-il pas sur sa décision ? D’autres remarques s’attachaient à la forme cinématographiques, aux plans. Alain Martin a aussi donné plusieurs éclairages sur le contexte (les difficultés quotidiennes en 1988, certaines références religieuses nettes gommées au tournage et au montage final). Il a aussi répondu aux demandes sur la manière dont le film avait été tourné (globalement chronologique mais avec beaucoup de rassemblement d’équipes de plusieurs épisodes en un même lieu pour rationaliser le plan de production et abaisser le coût et la durée du tournage), sur la constitution des équipes, les grands comédiens (de théâtre et de cinéma) utilisés dans le Décalogue : une distribution impressionnante au fil des épisodes.
L’association L’Embobiné a incité les spectateurs à revenir pour les séances suivantes et à échanger de nouveau le lundi suivant, en présence d’Alain Martin, sur l’ensemble des épisodes et l’œuvre kieślowskienne.

Deux épisodes et une foule de questions

Chaque séance a été suivie d’une bonne demi-heure de questions sur de multiples aspects du Décalogue et du cinéma de Kieślowski. Les premiers échanges après la projection de l’épisode Un

Alain Martin rappelle tout d’abord que le scénario de l’épisode un, comme les autres épisodes, a été écrit à quatre mains par Krzysztof Kieślowski et Krzysztof Piesiewicz avec un grand soin (et en dernier lieu) car il devait donner aux Polonais (qui allaient retrouver régulièrement Dekalog sur leur écran) le ton de la série, la teneur du programme. Les épisodes ne se référaient pas directement aux Commandements et étaient simplement nommés Un, Deux, Trois, etc. [Jeden, Dwa, Trzy] Ce n’est qu’ultérieurement que chacun des Commandements y ont été associés.

La première remarque concerne le sujet du récit. Un spectateur de Mâcon ne voit pas forcément une incompatibilité entre rationalité et croyance, qui, pour lui, ne sont pas forcément opposés.
Alain Martin : La réponse est complexe. Effectivement, Kieślowski ne veut pas traiter le sujet sous l’angle religieux et même de la morale au sens strict. Le cinéaste n’a jamais donné une réponse très claire, malgré de nombreuses discussions avec ses collaborateurs, sur son rapport à la religion et la foi. Dans l’épisode Deux, à la question « Croyez-vous en Dieu ? », le vieux médecin répond : « j’ai mon propre dieu, et cela me suffit. » Kieslowski était plutôt dans cet état d’esprit, et Edward Kłosiński, chef opérateur de ce même épisode Deux, m’avait confié que le problème de Kieślowski était certainement qu’il voulait croire, mais que sa rationalité l’en empêchait. Tous les épisodes que vous allez voir vont vous poser des questions, sans apporter de réponse. C’est un cinéma très ouvert. On pourrait schématiser en décrivant une opposition entre le très rationnel Krzysztof (le père) et ses ordinateurs (un sujet très actuel, alors que nous sommes en 1988, date de l’apparition des premières machines personnelles, Internet se démocratisant à partir de 1996) et la domotique et la Foi incarnée par la tante (jouée par Maja Komorowska, grande actrice polonaise qui est intervenue personnellement sur les dialogues concernant l’explication de Dieu au jeune Paweł). Comme à son habitude, Kieślowski n’a pas une position tranchée ; rien n’est ni tout noir ni tout blanc.

Une question multiforme surgit : « On a tout de même l’impression d’une réponse à la fin, le rationnel n’a pas fonctionné. J’ai bien aimé ce récit, mais j’ai été déçu par cette fin, que je trouve simpliste, par rapport au sujet lui-même. On aurait pu rester dans l’entre-deux. Il faudrait aussi discuter de la notion de culpabilité, justement entre croyants et non-croyants. pourquoi faire mourir l’enfant ? Est-ce un signe divin ? »
AM. Il faut se garder de la manière dont nous interprétons les signes (que propose Kieślowski). Sont-ils vraiment divins, manifestation de la Fatalité ou autre ? Le poids de la glace a été calculé et vérifié par le père et le fils. On peut donc dire qu’il y a eu intervention irrationnelle après une opération rationnelle. Or, une partie du scénario n’apparaît pas au final, celle où l’on apprenait que pendant la nuit, les chaufferies des HLM avaient été vidangées, ce qui changeait l’explication.

Vient une remarque sur le poids de la religion catholique en Pologne. Kieslowski n’est-il pas influencé par le fait qu’il s’adresse à un public particulier sur un sujet particulier ?
AM. Effectivement, c’était téméraire de s’attaquer au Décalogue. Les co-scénaristes en avaient conscience. En ce qui concerne la religion, certains passages du scénario du Un ont été coupés : Krzysztof devait assister, intéressé, à un débat entre Science et Religion, ou encore demandait conseil à un prêtre « pour prier » dans la séquence finale.

Un autre spectateur remarque qu’au-delà de ce conflit, l’épisode fait référence au cinéma de Kieślowski, avec le poids de la responsabilité et du hasard, plus qu’à un sujet de type religieux.
AM. Oui, le propos était en substance, en 1988 : « que sont devenus aujourd’hui ces textes fondateurs de la morale d’une partie de l’humanité, et qu’est-ce qu’on en fait ? »

Une spectatrice apprécie qu’il n’y ait pas de réponse toute faite, mais une ouverture à l’interprétation, et que chacun ressente les choses, en fonction de son passé et sa personnalité. Elle aurait été déçue s’il y avait une réponse à la mort de l’enfant. Dans la vie, certaines choses sont inexplicables, et le cinéaste n’est pas là pour donner une réponse.

Un spectateur veut revenir à l’aspect cinématographique. Il remarque que : « les questions sont très bien posées, par l’enfant, très tôt dans le film. Nous, adultes, imaginerions des réponses. Mais ce n’est pas le problème. L’artiste réalise son film. Je sens dès ce premier volet des images très épurées, presque des icônes, avec des lumières travaillées. La caméra est au service des raisonnements successifs. Il y a un aspect un peu décousu qui peut justement venir du fait de vouloir rester dans le questionnement. »

AM. On retrouve dans son cinéma la description de points cruciaux de l’existence, l’apparition de faits irrationnels, y compris dans les films suivants. par exemple, lorsque le père apprend que la glace a cédé, il y a une grande force pour communiquer l’émotion, que chacun peut ressentir. Kieślowski a acquis cette justesse d’observation des choses qui nous motivent, qui nous émeuvent, au fil des films, peu à peu. Le précédent titre, Sans fin, une franche fiction, comportant même la représentation d’un fantôme, n’avait pas été bien accueilli en Pologne par les différents pouvoirs et place et la critique. Kieślowski était resté comme sonné et avait eu du mal à s’atteler à un nouveau projet.

Un spectateur cite le film Le Hasard, qui montre bien la possibilité de plusieurs destins.
Alain Martin résume Le Hasard pour ceux qui ne le connaissent pas et approuve : la Fatalité, comme la Responsabilité, sont des mots-clés de la manière d’écrire et de filmer de Kieślowski.

Une autre personne ne connaissait pas du tout Krzysztof Kieślowski avant la séance et remarque que le film comporte peu de dialogues, que quelques encarts pourraient suffire. Un cinéma peu bavard, très visuel. Est-ce toujours le cas. Est-ce aussi un manque de moyens ?
AM. Les premières personnes qui ont découvert le Décalogue en Pologne et l’ont signalé étaient parfois des Français qui ne parlaient pas polonais et n’avaient pas toujours pu obtenir une traduction. Pourtant, ils étaient restés scotchés. Il y avait donc bien quelque chose de très fort, d’universel.
Les cinéastes, les techniciens avaient effectivement appris à travailler avec des moyens réduits : beaucoup de temps et peu d’argent. Dans le système communiste d’après-guerre, les techniciens et aussi les réalisateurs étaient des fonctionnaires (en poste, qu’ils tournent ou pas), rétribués suivant un barème, employés à l’année.
Alain Martin explique ensuite le système de la censure (environ 30 films par an réalisés durant cette période, pour une centaine de réalisateurs en poste).

[ à suivre…]
Merci à L’Embobiné, notamment Simone et Bernard pour leur bon accueil et l’organisation du Cycle.

Association L’Embobiné, 119, rue Boullay à Mâcon
> Page Décalogue de L’Embobiné
> Facebook de L’Embobiné
> 10 clés pour comprendre le Décalogue de Kieślowski
> Le Décalogue vu par leBlogducinema.com

Le Décalogue de Kieślowski