Colloque “La Double vie de Kieślowski” : regards sur les publics…

Voici l’essentiel de la présentation d’Alain Martin consacrée aux publics de Kieślowski, dans le cadre du Colloque franco-polonais La double vie de Kieślowski à la Sorbonne à Paris, les 1er et 2 avril 2016

Retour vers la Pologne

A la rencontre des collaborateurs et des publics

Kieślowski est mort en 1996 (le début d’Internet et des nouvelles technologies). Il est dans une situation étrange : à la fois disparu trop récemment pour figurer dans les anciens classiques, mais, à part les re-sorties de film, il ne peut pas figurer dans l’actualité. Cela pose un problème de positionnement. Il est donc nécessaire de se rapprocher des spectateurs. Et, en 20 ans, on est passé de la VHS et du laserdisc au DVD et à la VOD.

Kieślowski a de nombreuses fois annoncé en privé, dès l’époque du Décalogue, qu’il allait arrêter de tourner. Pour des raisons de fatigue mais aussi, peut-être, pour d’autres motifs pour lesquels il y a eu débat… Il y a eu en tout cas, certainement, une fatigue intense, que nous avons évoquée hier, avec l’exemple de ce lit installé en salle de montage. A Berlin, en conférence de presse (1992), il annonce à tous : « j’arrête de tourner ». On a alors assisté à peu près aux mêmes réactions que celles lors de la projection de Tu ne tueras point à Cannes (1988) : les spectateurs se sont levés, ont hurlé que ce n’était pas possible ! Pendant les 3-4 années qui ont suivi, son entourage a espéré qu’il pourrait revenir à la réalisation, mais cela n’a pas eu lieu.

Ces portraits vous donnent une idée de mon travail d’enquête, que j’ai essayé de transmettre : de ces rencontres avec les collaborateurs, il ressort quelque chose d’assez exceptionnel (comme pour le public) : l’impression d’avoir connu une période et une expérience incroyables, expérience qui n’a pas été renouvelée avec d’autres réalisateurs. Français ou les Polonais, ils ont souvent abandonné des postes de premier assistant ou de chef d’équipe avec d’autres cinéastes, dès lors qu’ils avaient la possibilité de travailler avec Kieślowski. Ainsi, Julie Bertucelli, troisième assistante sur les Trois couleurs, avait renoncé à un poste de premier assistante, pour lui. Après tous ces témoignages, le but est plus d’expliquer comment ont été conçus les films, qui était vraiment Kieślowski, plus que d’autres travaux d’hier consacrés à trouver des sens et des explications, des symboles. Je reste très prudent sur l’interprétation des films de Kieślowski, pour plusieurs raisons, et notamment parce que lui-même a toujours eu de la retenue en public et parce que ses films sont très ouverts. Qu’il s’agisse par exemple de la fin de La Double vie de Véronique, ou celle du Personnel, vu hier, la conclusion reste en suspens.

Un travail à rebours

Pour ces publics, il y a souvent un travail à rebours. Que ce soit en France ou même en Europe, Kieślowski est le plus souvent connu pour les Trois couleurs et La Double vie de Véronique, un peu moins pour le Décalogue. Dans 95 % des cas, il faut revenir à la période plus ancienne : un schéma inverse de la filmographie chronologique classique.

Kieślowski, 20 ans après

Cette photo, assez connue, prise pendant la mise en valeur des cinéastes polonais à Cannes à la fin des années 80, était d’actualité il y a encore quelques semaines : Kieślowski était le seul disparu de la scène en tant que cinéaste vivant. Mais Andrzej Żuławski est mort (début 2016) [NLDR: Wajda mourra quelques mois plus tard, en octobre 2016].

Chaque année, au Festival de Cannes, une remise de prix a lieu, pour les scénaristes d’Europe centrale et de l’Est : ScriptEast. Une des initiatives pour perpétuer la mémoire de Kieślowski, et son esprit d’équipe. Nous aurons l’occasion de parler par ailleurs, avec Ania Szczepańska, des successeurs ou des influences en Pologne.

De l’importance des spectateurs

Kieślowski a sans cesse à l’esprit le spectateur

Le spectateur est très important pour Krzysztof Kieślowski. Nous en avons parlé hier avec Urszula Lesiak, évoquant les projections devant les équipes. C’est aussi l’objet de nombreuses déclarations, comme celle-ci, extraite d’un documentaire sur Rouge. Dans une autre, assez connue, il explique comment il avait demandé à ses équipes de rechercher un morceau de sucre, celui que trempait Julie dans sa tasse de café dans Bleu. Un sacré travail, car il fallait que ce sucre s’imprégnât en 5 secondes maximum, pas 7. En utilisant des sucres du commerce, ils se sont aperçus que la durée était trop longue ou trop rapide. Une anecdote, mais qui pointe sa précision, envers le spectateur qui supporterait 5 secondes pas 7.
Une autre déclaration concernait La Double vie de Véronique. Lorqu’une jeune fille lui avait dit qu’elle comprenait « maintenant, je sais ce que c’est que l’âme » après la projection du film, Kieślowski avait répondu que le simple fait d’avoir pu apporter ce sentiment à une seule spectatrice suffisait à justifier le film !

Quelques citations pour comprendre cet esprit kieślowskien, qui peut se communiquer aux spectateurs, prononcées lors d’un autre colloque, au Fresnoy, il y a dix ans, et que l’on peut croiser avec tout ce qui a été dit hier sur la rencontre et le dialogue :
Irène Jacob : « Je crois que c’était sa démarche : il avait envie que les gens, voyant ses films, sentent une main tendue, aient l’impression d’une rencontre. »
Le biographe polonais, Stanisław Zawiśliński, insiste :
« Kieślowski disait […] que ses films étaient une invitation au dialogue. […] il aimait bien rencontrer le public et discuter avec lui, moins les critiques et les journalistes… […] »
Pour ceux qui connaissent, ou qui vont apprendre à connaître Kieślowski, il acceptait son travail de promotion des films, mais restait très réservé par rapport aux journalistes, aux conférences de presse. Une autre pensée de Stanisław Zawiśliński, toujours en 2006 :
« une des raisons du succès du Décalogue est d’avoir suscité des réponses au bon moment » quand on estimait « … que l’Occident avait cruellement besoin d’une réponse à la question « comment vivre ». » Pour Stanisław, le monde actuel (en 2006) a tout autant besoin de cette réponse au « […] manque d’authenticité et de vraies valeurs, la faim d’amour et du sens de la vie. Voilà pourquoi nous continuons à chercher. »
En observant Kieślowski au travail, en observant les relations avec les équipes, on constate qu’il avait une mémoire individuelle des événements : il se souvenait de ce qui ferait plaisir à telle ou telle personne pour son anniversaire, des choses qui n’ont peut-être l’air de rien mais qui, dans ses films, révèlent bien un côté humaniste, évident.

Le besoin de sens pour rassembler les spectateurs

Une autre manière de rassembler les spectateurs est le sens. Ici en vignette, dans le Décalogue 2, une guêpe sort d’un pot de compote, qui est mise en parallèle avec la guérison miraculeuse du mari malade. Cela nous ramène à tout ce qui peut être sens, symbolisme… toutes ces choses pour lesquelles il faut rester prudent. Lorsqu’on lui avait donné des explications sur la présence de bouteilles de lait dans ses films, Kieślowski avait répondu que c’était aussi, tout simplement… une bouteille de lait. Il y a donc toujours deux niveaux possibles, dont un, concret, qui vient de son sens de l’observation et de la période documentaire.
Autre exemple : ces cours donnés à Montréal par un écrivain et professeur de philosophie, Yves Vaillancourt, qui organise des projections d’épisodes du Décalogue, suivis de discussion avec ses élèves. Nous sommes là aussi dans la transmission : j’ai pu assister à une séance, et c’est l’occasion d’une réflexion philosophique, mais aussi sur l’esprit de ses films. Et, puisque nous parlions de films “ouverts”, les échanges se sont poursuivis à la fin du cours, et l’on sentait que cela éveillait quelque chose pour ces jeunes gens.

Quelques expériences de Festival, d’Istanbul à Montréal

Parmi les nombreux festivals auxquels j’ai eu la chance de participer, aussi bien comme invité que comme participant pendant une douzaine d’années, voici quelques exemples plus particuliers :

Istanbul : on reconnaît sur la tribune Marta Kieślowska, la fille de Krzysztof Kieślowski, Krzysztof Wierzbicki, l’assistant de Kieślowski sur plusieurs films, qui a aussi réalisé le documentaire I’m So-so (1995), accompagnés de Jacek Petrycki (non visible ici, mais présent), et un public très nombreux, avec une soif de connaître, d’en apprendre plus. C’était dans la capitale turque, avec un intérêt très fort pour ce cinéaste. On peut ramener cela à une constatation : Kieślowski est apprécié aussi en Asie, alors qu’on pourrait s’attendre, peut-être, à un phénomène d’incompréhension, et pourtant le Décalogue « fonctionne » très bien aussi. Donc la série est non seulement très proche du quotidien des Polonais mais diffuse des valeurs universelles, qui ne sont pas forcément liées au monde européen, à une culture ou à une religion.

Visions Kieślowski à Galway en Irlande : autre exemple intéressant, en 2003. Deux cinéphiles passionnés avait rassemblé une foule de gens dans un théâtre, sur deux niveaux. C’était à guichet fermé, et une Française nous avait suppliés de lui trouver une place. Avec de nombreux collaborateurs, tels que W. Stok, K. Piesiewicz…
Une autre particularité en vignette, héritée d’un autre événement à Chambéry : l’utilisation d’un comédien qui joue le personnage de Kieślowski, prononçant certaines citations. Cela permettait d’incarner sa parole. Je me souviens de discussions avec le comédien avant la présentation : nous l’avions persuadé d’y aller franchement : il avait donc placé la veste sur la tête, comme le faisait Kieślowski, et avait pris une forte accentuation un peu polonaise.

A Rousset, en 2002, deux personnages cerclés montrent que l’on peut avoir des types d’intervention différents, en plus des témoignages de collaborateurs. Ainsi, la personne à l’extrême droite, Richard dalla Rosa, écrivain qui a travaillé sur le phénomène du double, qui est donc un peu en décalage des collaborateurs présents, mais cela peut être aussi une manière d’aborder Kieślowski. Quant à Philippe Volter, qui jouait le marionnettiste dans La Double vie de Véronique, il avait plusieurs fois cité Kieślowski répondant à ceux qui essayaient de trouver des explications particulières et précises à ses films : «Oui, c’est cela… aussi. » Avec toujours cette même prudence.

Toujours Rousset (2002) et, en vignette, une autre expérience : la reprise d’une scène de Rouge, entre Valentine et le Juge, jouée par une petite troupe de théâtre, à Chambéry (2003) lors de deux journées Kieślowski organisées par l’université. Une autre manière d’incarner le film.

A Montréal, en mars 2016, l’Ambassadeur de Pologne et le premier conseiller s’étaient déplacé, et avait prononcé un discours bien senti sur Kieślowski. L’Ambassadeur est âgé d’une quarantaine d’année et est donc de la génération suivante, mais montrait bien en quoi son travail est important et toujours présent.

Chaque année, depuis 2010, un Hommage à Kieślowski à lieu pendant trois jours, début septembre, dans le village de Sokołowsko, où Kieślowski a vécu avec ses parents, étant enfant. Les projections et débats ont lieu dans l’ancien cinéma qu’à connu le jeune Krzysztof et en plein air, de nombreux collaborateurs et son épouse et sa fille sont régulièrement présents.

Sur les traces de Kieślowski

De nouveaux parcours sur les traces de Kieślowski dans Paris vont avoir lieu en avril. Je les avais initiés à titre personnel, pour rentrer dans l’univers de Kieślowski, organisée par l’Institut polonais. Avec une idée simple reprise avec une des balades sur les traces des Polonais de l’Institut polonais : en une heure, nous nous déplaçons dans le Bas-Montmartre. Plusieurs scènes de Bleu y ont été tournées, notamment dans l’appartement de la copiste (qui recopie les partitions pour qu’elles ne soient pas détruites), appartement situé sur la place du Théâtre de l’Atelier. Nous passons ensuite près de la boîte de strip-tease où se rendait Juliette Binoche. Puis sous l’appartement que Kieślowski occupait à Paris, ainsi que par moments son épouse et plusieurs collaborateurs, pendant tout le tournage de la Trilogie ainsi que la préparation qui a duré longtemps. Nous redescendons en passant devant le restaurant qui était sa « cantine », où il dînait avec des soupes. Puis direction la Place Clichy : à la fois son quartier général pour les castings et les réunions de préparation et aussi où Karol Karol (Blanc) voit sa femme (dont le salon de coiffure se trouve un peu plus haut, rue Caulaincourt) ; son ami pense alors qu’il s’agit de Brigitte Bardot, sur une affiche, mais Karol désigne en fait la fenêtre d’à-côté… En vignette, la ferme de Bleu, au nord de Paris, hors parcours, mais qui est aussi évoquée.

 © photos Christine Sastourney

Une lectrice m’a envoyé un message il y a quelques jours : elle a entrepris récemment un voyage en Pologne, mon livre Kieślowski encore plus loin en main, avec la cartographie des lieux de tournage du Décalogue de Varsovie. Elle a pu, elle aussi, entrer dans la cité, comme on peut le voir ici. Se rendre sur les lieux permet de comprendre le travail énorme de préparation qui a été fourni pour les Trois couleurs, qu’il ne fallait pas rater, car cela concernait trois films, dont un aller-retour en Pologne.

Autre exemple, Christine Cattoné-Raffa, la scripte de La Double vie de Véronique, était tout d’abord réticente pour témoigner pour le livre, mais a fini par le faire. Et, depuis, elle a constitué un blog, sur lequel elle publie des polaroïds, avec le regard et les commentaires de la scripte.

Les nouveaux médias

Avec l’arrivée des nouveaux médias, plusieurs sources Internet existent, y compris www.Kieslowski.eu sur lequel je publie régulièrement des informations sur l’actualité kieślowskienne. Même s’il n’est pas encore possible d’en parler aujourd’hui, d’autres événements sont en préparation pour l’été et pour la rentrée.

[à suivre]

Olivier Beuvelet (intervenant) et Mariola Odzimkowska (coordinatrice) – © a. martin

Retrouvez des extraits des interventions des différents universitaires, chercheurs et collaborateurs de K. Kieślowski, dans le cadre de ce colloque :
> Compte-rendu La double vie de Kieślowski

La Double vie de Kieślowski

Colloque sous le Haut Patronage de l’Ambassadeur de Pologne en France Son Excellence Andrzej Byrt, organisé par le Centre de civilisation polonaise de l’Université Paris-Sorbonne et l’HiCSA de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, avec le soutien de l’Institut polonais de Paris.
Lieu : Université Paris-Sorbonne Salle des Actes, 17, rue de la Sorbonne, Paris 5e
Merci à Ania Szczepańska, Mariola Omariola et Leszek Kolankiewicz pour l’organisation et leur bon accueil.

A noter : dans le prolongement de l’intervention d’Alain Martin, une balade sur les pas de Kieślowski a eu lieu à Paris, le samedi 23 avril, dans le cadre du cycle organisé par l’Institut polonais de Paris.