Bel hommage à Kieślowski à Montréal (2016)

Le jeudi 10 mars 2016, à 18h, une soirée hommage à Krzysztof Kieślowski avait lieu à l’Espace Memoria, à Montréal. Avec les interventions d’Alain Martin, journaliste, écrivain et spécialiste de Kieślowski, Yves Vaillancourt, professeur et auteur du livre Jeux interdits consacré au Décalogue et Philippe Lavalette, directeur de la photographie, passionné de Kieślowski. La soirée débutait par une présentation bien sentie de Kieślowski par l’Ambassadeur de Pologne, venu spécialement d’Ottawa. Compte-rendu pour ceux qui ont manqué ou qui veulent revivre les quatre interventions.

10 mars 2016 : salle pleine, avec au centre le premier conseiller du consul de Pologne au Canada, Zbigniew Chmura, 1er Conseiller et Son Excellence Marcin Bosacki, ambassadeur de Pologne, et à l’extrême droite Yves Vaillancourt.
 
Ci-dessus, de gauche à droite : Philippe Lavalette explique qu’il y a cent façons de filmer la même chaise, Yves Vaillancourt parle du Décalogue de K. Kieślowski (photos © alain martin). A droite, Alain Martin tente de résumer l’évolution de Kieślowski… en 10 minutes ! (© Victor Garibay, merci à FilmsJAD)

M. Marcin Bosacki s’excuse de parler en anglais d’un de ses réalisateurs préférés, ne maîtrisant pas suffisamment « la langue de maître Molière pour qu’il comprenne ce que je veux dire de Maître Kieślowski ».
« For my generation of Poles, Kieślowski is a special artist because he is deeply rooted in Polish culture as all our great cinematographers (Wajda, Zanussi, etc. or even Polanski) but he was probably the most universal of all. He was the first in Poland presenting the challenges and choices contemporary humans are faced. My favorite film is probably Blind Chance. A guy who, three times, became a totally different man after accidentally catching or not catching a train. […] We waited for this movie in Poland for seven years, because of polish Censorship. I was watching it in 1985 […] so the first year of Polish political changes. That was universal: choices we are facing, entering the life and much consequences it has, one issue or the other […] We miss Kieślowski now, because life, in contemporary World, is even more complicated[…] *»

* « Pour ma génération [de Polonais], Kieślowski est un artiste très particulier, parce qu’il est très ancré dans la culture polonaise, comme tous nos grands cinéastes (Wajda, Zanussi, etc. et même Polanski), mais il était certainement le plus universel de tous. Il était le premier à montrer en Pologne les défis et les choix que les hommes d’aujourd’hui doivent affronter. Mon film préféré est probablement Le Hasard. L’histoire d’un garçon qui, trois fois de suite, devient un homme complètement différent, selon qu’il attrape ou pas un train, par hasard. […] Nous avons attendu ce film sept ans en Pologne, à cause de la Censure. Je l’ai finalement vu en 1985 […] la première année des changements politiques en Pologne. C’était universel : les choix auxquels nous devions faire face, entrant dans la vie, avec toutes les conséquences que cela peut avoir, selon la décision prise. Kieślowski nous manque aujourd’hui, parce que la Vie, dans notre monde contemporain, est peut-être même encore plus compliquée […] »

Alain Martin, venu spécialement de Paris avec les premiers exemplaires de Kieślowski, vingt ans après (son quatrième livre consacré à Kieślowski,) commence par remercier tous ceux qui sont venus, car il revoit dans cette salle la même image qui l’a frappé à Istanbul, il y a deux ans, lors d’une autre soirée hommage à Kieślowski. « Une salle aux proportions identiques, remplie de gens jeunes ou moins jeunes, passionnés, qui voulaient en savoir plus sur Kieślowski, au Musée d’art moderne, pour une rétrospective qui dans ce cas durait un mois ! Le public était là, des chaises pour les plus chanceux ou assis sur le côté comme ce soir. On sentait cette soif d’apprendre. Surtout, restez pour poser des questions, voire prendre contact avec nous et discuter plus avant par la suite… »

D’Istanbul à Montréal

« Il n’y a pas forcément des points de comparaison évidents entre Istanbul, Montréal, Paris, Lodz ou Varsovie et pourtant on est en plein au cœur du sujet. Lundi dernier, je discutais avec une journaliste polonaise qui enquête également sur Kieślowski pour cette anniversaire ; nous sommes tombés d’accord sur cette particularité de Kieślowski : c’est un cinéaste qui a toujours déclaré être Polonais et resté Polonais, même s’il a tourné en France et en Suisse, mais c’est en même temps quelqu’un de complètement universel. Pourquoi ? On va le voir un peu dans les Têtes parlantes mais vous pouvez l’approfondir en voyant ses autres films : parce ce que c’est quelqu’un qui, et on le voit des ses premiers films et même ses premières photographies, était très attentif aux autres. Il est facile de filmer ou de photographier, mais il est beaucoup plus difficile de les aimer. Cela va jusqu’à Tu ne Tueras point, l’histoire d’un meurtrier. Dans ce film ou les autres, il y a toujours cette même empathie et sympathie avec les personnages, qu’il ne juge pas. Il tente simplement de montrer ce qui s’est passé. C’est tout le sujet du Décalogue, cette série de dix films d’une heure, où il va montrer, dans notre société moderne, en l’occurrence en Pologne, dans les années 80, ce qui se passe quand nous sommes confrontés à des choix moraux, importants, qui vont faire basculer votre vie.
Je parlais d’Istanbul, parce qu’il s’agissait d’une salle aux proportions équivalentes, emplie de gens jeunes ou moins jeunes qui voulaient en savoir plus sur Kieślowski. C’était au musée d’Art moderne : une rétrospective d’un mois, avec presque tous les films de Kieślowski, y compris les documentaires. Pour ce public, un peu comme vous, certains chanceux sur des chaises, d’autres assis sur le côté, on sentait vraiment une envie d’apprendre quelque chose. Restez-donc surtout bien après nos interventions, pour poser des questions. Nous pouvons aussi prendre contact avec vous pour discuter ensemble un peu plus tard. Des livres sont également à votre disposition et nous organiserons une signature. »

Du documentaire à la fiction

« Kieślowski est né en 1941 et il disait lui-même qu’il a vécu une époque intéressante pour son travail, même si l’ambiance était très particulière, puisque la Pologne était sous la domination de ce qu’on appelait le Grand frère soviétique, dans la République populaire de Pologne, et tous ses films ont subi la Censure et des pressions diverses. Je ne pourrais pas rentrer ici dans le détail de ce contexte polonais, mais c’était vraiment très particulier. Kieślowski est passé, comme la plupart des grands réalisateurs polonais (Skolimowski, Polański, etc.) par l’Ecole de Łódź, une très grande école de cinéma réputée internationalement, encore maintenant. Dans cette école, comme beaucoup de cinéastes de cette époque, il déclarait qu’il ne tournerait jamais de fiction : c’est le documentaire qui l’intéressait. Non seulement à cause de cette attention aux autres, de cette manière de raconter des petites ou des grandes histoires, mais, surtout, les cinéastes polonais faisaient alors un peu de résistance, comme cela a souvent été le cas en Pologne, et utilisaient leur art pour décrire la réalité. La réalité que vous voyiez à l’époque sur les bandes d’actualités n’étaient pas forcément celle que connaissait les gens de la rue. Il y a eu toute cette période documentaire. Puis, progressivement, Kieślowski s’est enrichi dans son métier de documentaire et, par passion, par volonté de raconter la vie des gens il s’est approché d’eux. Il a tourné notamment un documentaire, qui s’appelle Premier amour, en observant un jeune couple et l’enfant qui allait naître, durant un an. Il a été confronté à des choix moraux : jusqu’à quel point peut-on filmer les gens. Il a notamment filmé des larmes du père et de la mère, des larmes au téléphone. Dans un autre film, Nie wiem (Je ne sais pas), il raconte l’histoire d’un homme inquiété dans sa fonction de directeur d’usine. Et dans plusieurs autres cas, comme Le Point de vue du Gardien de nuit, où il filme un homme avec des propos réactionnaires, très à droite et très dur pour les gens : il a filmé cet homme et s’est pris d’intérêt et d’affection pour lui, en tournant. Et quand il a vu le résultat sur les écrans au Festival de Cracovie. Jerzy Stuhr qui était à côté de lui a ressenti ce malaise que Kieślowski avait à voir comment il avait mis cet homme en scène d’une manière plutôt risible. A cause de ce film et d’autres, il s’est dirigé de plus en plus vers la fiction. »

[à suivre]

Yves Vaillancourt commence par évoquer un penseur, disparu en novembre 2015, René Girard. Zbigiew Preisner, le compositeur de la musique de tous les derniers films de Kieślowski, « donne beaucoup de charge émotionnelle aux films. Un autre apport, c’est Krzysztof Piesiewicz, co-scénariste sur le Décalogue, la Trilogie, etc. qui, dans un entretien, en 1995, a déclaré que la base de ses idées, ce sont les livres de René Girard. » Une piste qu’Yves Vaillancourt explore : « Sans relâche Kieślowski a interrogé ses personnages sur leur buts, leur vie morale et spirituelle. Et il l’a fait en leur posant la question que nous retrouvons dans le documentaire Les Têtes parlantes : qu’est-ce qui est important dans ta vie, et qui devient, dans ses films de fiction, qu’est-ce que tu veux. Dans le documentaire, ce sont des gens croisés dans la rue qui répondent. Mais dans ses œuvres de fiction, Kieślowski laisse le plus souvent cette question sans réponse. Il conserve ainsi le mystère. Son œuvre se distingue par une cohérence organique, car il utilise un réseau de signes et de symboles. La question “Qu’est-ce que tu veux ?” est un de ses thèmes récurrents. Elle structure un des premiers grands films de fiction de Kieślowski, L’Amateur, où le personnage central, Filip Mos, apprend à la dure ce qu’il doit choisir dans la vie, soit une vie de famille tranquille, comme le souhaite son épouse, soit une vie aspirée par l’art qu’il vient de découvrir : l’art du Cinéma. Cette question revient ensuite presque explicitement dans tous les épisodes du Décalogue. Elle est posée également par les deux protagonistes de La Double vie de Véronique, ainsi que dans la Trilogie. Nous avons donc là un motif de l’œuvre de Kieślowski si récurrent qu’il requiert de notre part un effort d’élucidation… »

Que veux-tu ?

« Presque tous les personnages de Kieślowski ont de la difficulté à répondre à cette question : “que veux-tu ?” […] Tomek répond à Magda : “je ne sais pas”. Même chose quand Wojtek dans l’épisode 7 demande à Majka, la mère d’Anna, ce qu’elle veut. “Que voulez-vous ?” demande encore Valentine au Vieux Juge dans Rouge, qui répond “je ne veux rien”. Cette difficulté à répondre avec franchise renvoie, selon moi, au caractère trouble du désir qu’éprouvent les personnages de Kieślowski. Il faut comprendre comment Kieślowski met en scène le désir de ces personnages. Je vais aborder trois thèmes, entrelacés : le rôle d’un médiateur, la jalousie et la transgression des interdits. »

L’amour et le médiateur

« Tomek semble brûler de désir et d’amour pour sa jeune voisine, Magda. Mais c’est un ami qui lui a fait connaître, qui espionnait déjà l’activité sexuelle de Magda. […] Le désir de Tomek a surgit de l’imitation d’un ami, inspiré lui-même par celui des amants de Magda. On voit donc ici le rôle diffus, mais nécessaire, de celui que René Girard appelle le médiateur. Il a pour fonction de suggérer le désir. […] un tel désir se nourrit de la jalousie comme de la rivalité. […] Plus tard quand Magda demande à Tomek s’il veut l’embrasser, s’il veut aller au lit avec elle, comme ses amants, Tomek répond “non”, qu’“il ne veut rien”. […] Au café, Magda lui demande s’il se souvient d’un de ses anciens amants parti en voyage. Tomek dira que oui et ira même jusqu’à dire qu’il l’aimait bien […] Plus le sujet s’identifie au médiateur, plus il l’imite et adopte son désir […] Tomek est seul avec Magda, ne sait comment s’y prendre […] Magda lui montre le couple installé plus loin. Tomek voit l’homme caresser la main de la femme […] Tout se passe dans ce film comme si le difficile apprentissage de l’amour avait besoin de la présence d’un médiateur suggérant ce qu’il faut vouloir et faire. A la fin, lorsque Magda s’est débarrassée de tous ses amants et va voir Tomek, celui-ci lui répond : “je ne vous observe plus”. Ce que nous pouvons traduire par “j’ai mis fin à ce désir mimétique, et par conséquent, je ne vous aime plus.”.
Ce désir mimétique ne va pas sans jalousie… »

[à suivre…]

Philippe Lavalette parle de son métier de directeur photo : « Kieślowski avait une relation très particulière avec le chef opérateur qu’on a tous envie de vivre dans ce métier, car il en faisait un complice absolu et total, un “co-auteur”. »

Filmer une chaise

Philippe montre une chaise et explique que son métier, c’est cela : il y a plus de cent personnes dans la salle et autant de manière de voir cette chaise. C’est valable aussi pour une personne : comment la filmer ? Car il y a beaucoup de paramètres : distance, mouvement, plongée ou contre-plongée, sans parler de l’éclairage. « Il y a dans ses films une qualité d’image avec une lumière et une profondeur de champ très travaillées, il y a souvent des silhouettes, tout est pensé, dans une relation très exclusive avec le chef-opérateur. Tous ces paramètres sont complexes, mais ce n’est pas la technique que cherchait Kieślowski. Lui cherchait l’âme ou le regard du chef opérateur. C’est tout ce qui compte dans ce qu’on filme : que va-t-on dire en filmant, quelle part de nous même va t-on transmettre ? C’est pourquoi travailler avec lui était très précieux. Et il cite un texte de Kieślowski où celui-ci parle de sa relation avec le chef op : “en Pologne, c’est un co-auteur, et pas seulement quelqu’un engagé pour fabriquer des prises de vue comme en France ou ailleurs. C’est une tradition que nous avons créé nous-même en Pologne. Je pense que ma génération a fait de cette collaboration une norme”. »

Le tandem réalisateur-chef opérateur en Pologne

Citant toujours Kieślowski : « “ Le chef opérateur est un collaborateur dès la naissance du scénario : quand j’ai une idée, je lui en fait part, nous nous mettons à réfléchir. Je lui montre la 1ère, la 2e et la 3e version et, ensemble, nous nous penchons sur la manière de tourner le film. Le chef opérateur ne fait pas que travailler avec sa caméra et éclairer le plateau : c’est un homme qui a une certaine influence sur la mise en scène, qui a des remarques sur le jeu des acteurs […] j’attends de lui ce travail. Il a des idées sur le dénouement d’une scène. Le film est une affaire commune. […] nous avons des chefs opérateurs polonais fantastiques, qui aiment travailler dans cet esprit, qui donnent le sentiment d’être le co-auteur du film.” Vous comprenez que j’avais très envie de travailler avec Kieślowski », conclut Philippe.
Il y a des raisons historiques à cette situation particulière : dans les années 50, il y a eu un débat autour de la propriété intellectuelle. On a décidé que le scénariste écrit avec des mots, le musicien avec des notes et le chef opérateur avec des images. Mais, dans ce débat, il y a eu un glissement et le chef opérateur a perdu la propriété intellectuelle de ces images.

Qui est propriétaire de l’image filmée ?

C’est un débat qui revient sur le devant de la scène et la Pologne en est un chef de file. Le regroupement de toutes les associations professionnelles de chefs opérateurs se réfère souvent à ce modèle. Il y a eu récemment une rencontre où chacun essayait de remettre sur pied ce questionnement de la propriété intellectuelle des images. Anecdote : un chef opérateur qui vient d’Autriche a rendez-vous avec ses collègues au Mexique, pour en débattre. Il fait escale à Madrid et passe au Prado, va voir les Ménines de Velasquez, un tableau avec d’ailleurs beaucoup de paramètres telle la profondeur de champ, etc. qui font référence au cinéma. Il achète des cartes postales et remarque que le haut du tableau est coupé. Et il se pose la question : “Vélasquez aurait-il accepter ce recadrage ?” « Evidemment non. C’est la même chose pour le chef opérateur, car les images sont déformées, transformées, on change parfois la couleur. D’où ce questionnement sur la propriété intellectuelle, que l’on doit aux Polonais. Kieślowski l’a poussé particulièrement dans le Décalogue »

[à suivre…]

Programme de la soirée-hommage à Kieślowski à Montréal (10/02/2016)

  • Présentation par Claudia (productrice aux films Jad) qui remercie Małgosia Bajkowska, cordinatrice artistique de SalonB, et pour leur venue l’Ambassadeur de Pologne au Canada, Son Excellence Marcin Bosacki et le premier conseiller du Consul de la Pologne au Canada, M. Zbigniew Chmucha.
  • Intervention de Jocelyne Dallaire Légaré, la présidente de Memoria où a lieu l’événement.
  • Intervention d’Alain Martin sur le parcours du cinéaste et la trace qu’il a laissé auprès des équipes
  • Projection de Les Têtes parlantes (Gadające głowy) (1980)
  • Intervention d’Yves Vaillancourt sur l’importance du mimétisme dans le comportement des personnages du Décalogue confrontés aux interdits des Commandements
  • Intervention de Philippe Lavalette sur l’importance du tandem chef-opérateur / réalisateur à l’École de Łódź et notamment chez Kieślowski
  • Projection d’un « clin d’œil vidéo » (2016, par les Films Jad) : une reprise moderne des Têtes parlantes
  • Forum de questions, discussion.

Espace Memoria à Montréal 4231, St-Laurent (coin Rachel)
La salle était complète et enthousiaste, un buffet était servi (avec wodka!) et les livres des trois intervenants étaient disponibles et ont donné lieu à une séance de signature, l’occasion d’échanges complémentaires en fin de soirée.


Hommage du 10 mars 2016 : Son Excellence Marcin Bosacki, ambassadeur de Pologne, Stanisław Latek, assistant personnel de K. Kieślowski sur La Double vie de Véronique et les Trois Couleurs, Małgosia Bajkowska, organisatrice de l’événement, et M. Zbigniew Chmura, premier conseiller du consul de Pologne au Canada (© alain martin)
Un événement créé par Salon b, en collaboration avec Films JAD.
Présenté par Alfred Dallaire | MEMORIA
Merci à Malgosia Bajkowska pour l’organisation et les infos.