Balade sur les pas de Kieślowski à Paris (octobre 2020)

Dans le cadre des Balades sur les pas des Polonais à Paris, une nouvelle promenade “avec” Kieślowski était organisée le dimanche 4 octobre 2020 avec Alain Martin comme guide. Les participants ont pu suivre le réalisateur et les héros de Bleu, Blanc ainsi que de La Double vie de Véronique au cours d’un nouveau périple documenté. Compte-rendu :

Photo principale : © Michał Grabowski (Institut polonais), merci !

L’occasion était belle pour les participants de comprendre sur le terrain la manière de tourner de Kieślowski, ses rapports avec les équipes franco-polonaises, les contraintes du tournage, le choix des lieux, les scènes coupées, et une manière d’évoquer ses débuts puis sa carrière polonaise, progressivement passée du documentaire à la fiction. Alain Martin s’appuie toujours sur les nombreux témoignages recueillis mais aussi sur les documents de production, des photos et des infos exclusives.

Les participants connaissant tous (au moins un peu) le travail de Kieślowski, et pour la plupart La Double vie de Véronique et Trois couleurs : Bleu et Blanc, nous avons pu passer directement aux travaux pratiques.
Les numéros renvoient aux points du parcours sur le plan de la Balade.


1. Rue de Caumartin
, en face des Grands magasins. Mercredi 5 décembre 1990 : on tourne là une séquence de La Double vie… : Véronique s’enfuit du café où elle a rencontré Alexandre, le marionnettiste. L’occasion d’évoquer l’image particulière du chef-opérateur Sławomir Idziak. Ici, il dispose des verres de couleurs derrière la porte d’entrée où s’est réfugiée Véronique. La scène qui aurait pu être banale a des allures d’intérieur d’église. C’est juste en face que Karol Karol, au début de Blanc, achetait une cravate avant de se présenter au Palais de Justice (scène supprimée).

2. Devant la cour du Havre
, au passage piéton, Véronique court, glisse et tombe devant les voitures. Cette troisième prise a été conservée : elle résonne étrangement avec la chute de Weronika sur la place du Rynek de Cracovie : une rime supplémentaire, de celles qui lient étrangement Weronika la Polonaise et Véronique la Française. On parle de l’économie de pellicule, héritée des années difficiles de la République populaire de Pologne, de la co-production entre Sidéral Production et TOR Studio Filmowe pour réaliser le film, de Cannes en 1988 avec Tu ne tueras point, etc.

3. Rendez-vous Gare Saint-Lazare.
Véronique s’y repère uniquement grâce aux indices d’une petite cassette audio reçue par la Poste. Elle y entendait un bruit d’explosion, des annonces de train, une porte qui grince, les rumeurs d’un café, un timbre cacheté à Saint-Lazare. Autant le son était précis, avec une grande dynamique et une belle stéréo pour tout le film, autant le son médiocre de la K7 a finalement été obtenu en enfournant un micro dans le casque d’un vrai lecteur de cassette. Une des nombreuses bidouilles qui font “vrai”. Le son a toujours été important pour Kieślowski, dès la période polonaise (voir par exemple La Cicatrice, avec le travail de Zarnecki)

4. C’est dans la gare, au café-brasserie Alizé
qu’Alexandre a donné rendez-vous à Véronique. De couleur orange à l’époque (en 1990), il avait été repeint en bleu (des visiteurs venaient parfois retrouver les lieux du tournage), mais s’est transformé il y a quelques années en Starbuck… une autre vie. Kieślowski avait donné des instructions à Philippe Volter pour qu’il se mettent vraiment dans la peau d’un homme qui a attendu “48 heures, peut-être plus…” dans ce café. Quand il annonce à Véronique qu’il l’a incitée à venir là uniquement pour voir “si c’était possible psychologiquement qu’une femme réponde à l’appel d’un inconnu”, dans la perspective de l’écriture d’un nouveau roman, la jeune femme déchante. Elle avait sans doute imaginé autre chose. Au second plan, la vie et les drames continuent. On enlève une voiture accidentée par le souffle d’une explosion (un attentat) de l’autre côté de la rue. Kieślowski insiste, en troublant trois fois leur dialogue avec ce plan. Contraste entre la vie intérieure et le monde qui tourne toujours, comme pour Weronika sur la Place du Marché, avec une manifestation en arrière-plan.

(photo Monika Jeziorowska)

5. Rue d’Amsterdam : il était impossible de tourner ici, la réponse de la SNCF était catégorique, la rue étant aussi un axe stratégique qu’on ne pouvait couper ou même traverser par des câbles. Impossible ? Alors Kieślowski prend rendez-vous avec le responsable des tournages à la SNCF… et c’est un cinéphile qui adore son travail et lui accorde volontiers toutes les permissions. On tournera même dans des wagons à quai une séquence du train de nuit (finalement supprimée).

[ pendant le trajet vers la Place Clichy, Alain Martin explique le tournage à Clermont-Ferrand, et en studio à Łódź. L’appartement de Véronique et la chambre d’hôtel de la fin du film avaient été créés là-bas, où les prix de réalisations étaient considérablement plus bas.]


6. Métro Place de Clichy.
C’est là que Karol Karol se réfugie dans les couloirs (après avoir été chassé par sa femme), trouve un compatriote polonais et envisage de rentrer au pays… dans une malle (!). A l’entrée du métro, il montre à son ami Mikolaj la fenêtre de l’appartement de Dominique, son épouse… Hélas, en ombre chinoise, on voit un autre homme. Karol Karol descend téléphoner dans le métro (cabine disparu), et entend le souffle précipité des deux amants… Pendant le tournage, un pigeon s’était posé gentiment sur l’épaule de Janusz Gayos (Mikolaj) ; l’acteur n’a pas bronché, a continué la scène… qui a été conservée pour le film.

7. Place de Clichy, le Wepler.
Cette brasserie est le QG de Krzysztof Kieślowski, qui a horreur des bureaux. Il y tient des réunions, et surtout reçoit ses futurs collaborateurs : des entretiens à bâtons rompus, des questions personnelles, qui lui permettent de sonder la personnalité de ceux avec qui il va travailler. Un souvenir vivace pour ceux qui ont été ainsi embauchés !

8. Rue Forest, la cantine de Kieślowski,
c’est aussi le restaurant chinois un peu plus haut, où le cinéaste commande systématiquement une soupe pour son repas du soir. Preisner, le compositeur attitré, depuis Sans Fin et jusqu’à la fin, est venu ici régulièrement (on peut voir une dédicace de Zbigniew Preisner au mur). Alain Martin raconte un repas mémorable, ici, après le concert au Grand Rex en mars 2008, où se trouvaient plusieurs musiciens qui ont joué pour les films, et la soprano Elzbieta Towarnicka (la voix chantée de Weronika).

9. Dans le cimetière Montmartre
, une séquence du film L’Enfer de Danis Tanovic a été tournée. C’est le second volet de la Seconde Trilogie proposée par Kieślowski et son co-scénariste Krzysztof Piesiewicz à MK2, finalement tourné sporadiquement après le décès du cinéaste. Le premier volet était Heaven (tourné par Tom Tykwer), le troisième est dans les limbes (Purgatoire).

Bande annonce Heaven


10. En bas de la rue Caulaincourt, l’appartement
où résidait Kieślowski pendant le tournage de Bleu et Blanc comporte un balcon avec une superbe vue sur le sud de Paris… et le cimetière Montmartre. La production avait posé la question en Pologne : cela pose-t-il un problème ? Pas du tout pour Krzysztof, certainement empli de questions métaphysiques, qui avait perdu son père jeune (et sa mère peu après). Un professionnel exigeant mais juste, un homme raisonnablement pessimiste (pour ne pas être déçu), mais un sacré farceur, un type plein d’humour au quotidien. Ses proches et collaborateurs sont souvent venus ici.

11. Le quartier des Abbesses
plaisait à Kieślowski. Après avoir été logé rue Troyon pendant le tournage de La Double vie de Véronique, lui qui aimait observer les autres a pu flâner dans les petites rues populaires et commerçantes. Encore que le planning était très dur. Levé à l’aube, présent pour les préparations, le tournage, puis le montage, les répétitions du lendemain… il a peu dormi sur le tournage de la Trilogie, buvant café sur café et fumant beaucoup. Sa santé était déjà très altérée. Il est mort prématurément en 1996.

12. Cité du Midi, l’entrée de la boîte
où se produit Lucille, qui téléphone en pleine nuit à Julie (dans Bleu). Juliette Binoche, qui a tourné là et place Charles-Dullin, non loin, avait été interpellée pendant le tournage par une fille du quartier, en substance : “toi, tu ne connais rien à la vie, ici. Hier, il y avait un homme par terre avec un couteau dans le dos, ça c’est la réalité” ! Quoiqu’agité, le quartier s’est tout de même apaisé depuis 1992…

13. Place Pigalle !
C’est là qu’on tournait les intérieurs de la même boîte de live-show (actuelles Folies Pigalle). Charlotte Véry incarnait Lucille. Un important travail de décoration comme pour tout le reste de Bleu (l’appartement de Julie était également recréé en studio). Même si la machinerie du plateau tournant est tombé en panne au début du tournage…

14. Rue Blanche. C’est au 21 de la rue que se trouvait le Conservatoire de la Rue Blanche, où se forma Irène Jacob (mais aussi Michel Serrault, Marlène Jobert, Annie Girardot, Jean Rochefort, Francis Huster, etc. C’est l’ENSAAT, maintenant déménagée à Lyon, sur la colline… Sainte Irénée.

A ne pas manquer : La Double vie de Véronique, intro + film + débat (gratuit sur réservation) à la Bibliothèque polonaise le vendredi 9 octobre 2020.


Sur les pas de Véronique (en fuite rue Caumartin) puis en montant vers l’appartement de Kieślowski (Place Clichy) – © a.martin

Nous avons dû scinder le groupe en deux départs à cause des normes Covid (10 personnes maximum), et essuyer deux courtes averses dans l’après-midi. Mais arc-en-ciel et bonne humeur étaient au rendez-vous. Le parcours nous a mené de Saint-Lazare et abords (Double vie de Véronique) à la Place Clichy (Trois couleurs : Blanc) et au cimetière Montmartre (film L’Enfer et appartement de Kieślowski à Paris).
Plus d’information sur cette balade très prochainement…

Photogrammes © MK2 – Photos lieux : © alain martin

Cette année encore, on peut télécharger sur son écran préféré les photogrammes correspondant aux haltes de la balade !


Les participants de la Balade de 2020 entourent Alain Martin – © Michał Grabowski/Institut polonais
merci à tous !

En complément, nous vous signalons le podcast du long portrait radiophonique de Kieślowski, diffusé sur France culture le 5 mai 2018, avec en fil rouge une autre balade complète dans Paris. Plus d’infos

  Dans le cadre des Balades sur les traces des Polonais à Paris, par l’Institut polonais.
L’info sur le site de l’Institut polonais
Au programme, plusieurs lieux de tournage…
Lieux de tournage dans Kieślowski, encore plus loin